En 2016, Adrianna Wallis découvre, au Service Client Courrier de La Poste, des lettres jamais parvenues à leur destinataire. Depuis, elle tente de donner une fin, en forme d'œuvre d'art, au parcours inachevé de ces milliers de "Lettres ordinaires", tantôt tragiques, comiques ou poétiques. Intimes et universelles.

Depuis 2016, Adrianna Wallis, artiste plasticienne, "utilise" comme matériau des lettres perdues d'auteurs inconnus et d'anonymes, jamais parvenues à leur destinataire
Depuis 2016, Adrianna Wallis, artiste plasticienne, "utilise" comme matériau des lettres perdues d'auteurs inconnus et d'anonymes, jamais parvenues à leur destinataire © Wai Lin Tse

Adrianna Wallis, diplômée des Beaux-Arts de Barcelone, se définit parfois comme une « passeuse ». Fascinée par la notion d'oubli et, incidemment par celle de mémoire, elle prélève et collectionne les anecdotes, les récits de vie, les traces de vie, pour tenter de faire perdurer les histoires et les trajectoires vouées à être broyées par l'Histoire. Au cours de cette rencontre avec Zoé Varier, elle présente son travail autour de lettres perdues d’auteurs inconnus et d'anonymes.

Libourne, service des lettres ordinaires

Adrianna Wallis a choisi comme « Journée particulière » le lundi 28 novembre 2016. Ce jour-là, elle entrait pour la première fois au Service Client Courrier (SCC) de La Poste, à Libourne, en Gironde. C'est là, dans un étrange bâtiment traversé par un couloir étroit d'une centaine de mètres, qu'arrivent toutes les lettres et tous les colis qui n'ont pas pu être distribué·e·s à leur destinataire ni retourné·e·s à l'envoyeur. Ce service est donc le seul de tout le réseau postal en France dont les employé·e·s sont autorisé·e·s à ouvrir les plis et à en explorer le contenu à la recherche d'indices permettant d'identifier l'expéditeur ou le destinataire, pour tenter une dernière fois d'acheminer la lettre d'un côté ou de l'autre. En cas d'échec, la lettre est jetée, puis recyclée.

Dans son œuvre vidéo 'Les réponses', Adrianna Wallis a sollicité les employé·e·s du Service Client Courrier de La Poste pour donner vie à quelques lettres perdues d'auteurs inconnus et d'anonymes
Dans son œuvre vidéo 'Les réponses', Adrianna Wallis a sollicité les employé·e·s du Service Client Courrier de La Poste pour donner vie à quelques lettres perdues d'auteurs inconnus et d'anonymes / Adrianna Wallis

Adrianna Wallis a toujours eu un intérêt pour La Poste et les services postaux. Longtemps, elle a voulu savoir ce qu'il se passe entre deux boîtes aux lettres, au point d'envoyer un jour, par curiosité autant que pour lui faire plaisir, une lettre en porcelaine à un ami. Toutefois, c’est en voyant une autre lettre qu'Adrianna Wallis a eu l'envie de comprendre ce que l’on fait des lettres perdues. Un jour, elle voit une enveloppe traîner sur le bord de la route, alors qu'elle conduit. Qu'à cela ne tienne, s'imaginant que c’était peut-être un courrier important qui aurait pu changer, par exemple, l’histoire d’une famille s’il ne s’était pas perdu à cet endroit, la jeune femme fait demi-tour et va ramasser le pli. Il s'agissait en l'occurrence d'une simple facture de boulangerie pliée en trois, mais une question lui est alors apparue : où vont les lettres quand elles sont perdues ?

De fil en aiguille, Adrianna Wallis a fini par découvrir l’existence du Service Client Courrier de Libourne. Elle l'a donc contacté et a été autorisée à y passer une semaine, à compter de ce fameux lundi 28 novembre 2016. Cette semaine, cela va sans dire, a tout changé. Doux euphémisme, elle qualifie l'expérience de « déroutante ».

J'avais l'impression d'avoir entre les mains les rêves des gens. Et soit ils partaient au recyclage et ils allaient être détruits, soit j'avais quelque chose à en faire.

Pour l'œuvre "Les liseurs", Adrianna Wallis a proposé à des dizaines de lecteurs et lectrices de se relayer pour prononcer à voix haute plusieurs centaines de lettres qui n'avaient jamais été lues
Pour l'œuvre "Les liseurs", Adrianna Wallis a proposé à des dizaines de lecteurs et lectrices de se relayer pour prononcer à voix haute plusieurs centaines de lettres qui n'avaient jamais été lues / M Verret

Dans les limbes volontairement

Adrianna Wallis, à Libourne, a découvert une matière littéraire, psychologique et sentimentale : les coulisses de notre monde social et intime, un monde peuplé d’écritures, d’histoires d’amour, de famille, de tumultes intérieurs. Elle a par exemple appris que nombre de ces lettres impossibles à acheminer jusqu'à leur destinataire sont volontairement mises dans « ces limbes » par leur expéditeur, celui-ci inscrivant en effet à dessein une adresse erronée, une adresse imaginaire

C'est presque comme une bouteille à la mer, sauf qu'il sait très bien à qui il parle...

Certaines lettres sont volontairement perdues, en raison d'une adresse inventée - "Les Adresses"
Certaines lettres sont volontairement perdues, en raison d'une adresse inventée - "Les Adresses" / Adrianna Wallis

Toutes ces lettres, leurs spécificités, leur émotion, leur potentiel comique, donnent à Adrianna Wallis l'envie de transformer ce matériau, d'en devenir, comme à son habitude, une « passeuse ». Elle imagine et conçoit plusieurs performances et installations, pour que le grand public, aussi, puisse s'approprier ces lettres destinées à la benne.

J'étais comme aspirée par cette matière. [...] J'avais l'impression de sortir de la poubelle des morceaux de vie.

Elle imagine l'exposition Les Lettres ordinaires, d'abord à l'Espace arts plastiques Madeleine-Lambert de Vénissieux en 2019, puis aux Archives nationales, à Paris, à partir de septembre 2020 (pour cette exposition, elle reçoit l'aide du commissaire d'exposition Gaël Charbau et du scénographe Olivier Vadrot). Pour la performance Les liseurs, réalisée à partir de ces lettres, elle a demandé à des lecteurs et lectrices volontaires de prononcer à voix haute plusieurs centaines de ces lettres perdues qui n’avaient encore jamais été lues. 

[Mon but,] ce n'est peut-être pas "réparer". Simplement, il manque quelque chose dans ces lettres. Il s'agit plus de les faire arriver, peut-être, de les faire aboutir à un destinataire, même symbolique. [...] Ce qui est très étrange, c'est que ces lettres sont dans un entre-deux. J'avais un peu l'image des limbes, comme si elles flottaient... en suspension. Dans cette lecture, tout d'un coup, de façon assez éphémère, elles sont prononcées, une fois, puis elles retournent dans leur enveloppe et dans un carton de lettres lues.

Adrianna Wallis reçoit des cartons de lettres manuscrites jamais parvenues à leur destinataire et transforme cette matière intime en geste artistique, ici, aux Archives nationales
Adrianna Wallis reçoit des cartons de lettres manuscrites jamais parvenues à leur destinataire et transforme cette matière intime en geste artistique, ici, aux Archives nationales / M Verret

Des cris et des cordes

Exposer ces lettres perdues aux Archives nationales, à Paris, était pour Adrianna Wallis l'occasion de valoriser ces fragments de vies. De laisser une empreinte de ces mots. C'était une belle manière de leur rendre hommage, de la même façon que, dans son livre Le Goût de l'archive, l'historienne Arlette Farge se réjouit de donner du sens à des archives qui ont su lui procurer une émotion. Symboliquement, Les Lettres ordinaires deviennent aussi précieuses que les documents officiels de la grande Histoire.

Mais comment alors arranger, disposer, utiliser, modeler, filmer, prendre en photo, restituer, toutes ces lettres, ces dizaines de milliers de lettres, si différentes ? Comment être fidèle à celles et ceux qui les ont écrites ? Comment ne pas trahir celles et ceux qui devaient ne jamais les recevoir ?

Aucune œuvre que je pouvais faire n'aurait pu être à la hauteur de ce que j'ai ressenti là : cette émotion.

Certaines des "Lettres ordinaires" recueillies par Adrianna Wallis et sauvées de la benne relèvent de l'extraordinaire
Certaines des "Lettres ordinaires" recueillies par Adrianna Wallis et sauvées de la benne relèvent de l'extraordinaire / M Verret

En plus de la performance Les Liseurs, Adrianna Wallis invente et, donc, invite. Pour les lettres illisibles, dont même le meilleur des graphologues ne peut parvenir à déchiffrer une seule lettre, l'artiste a proposé au violoncelliste Vincent Courtois d'utiliser la feuille comme une partition et d'en proposer une interprétation, armé de son seul archet.

Comment, par ailleurs, restituer toute la colère ou la passion, les émotions intenses et parfois contradictoires contenues dans les mots écrits en lettres capitales ? Réponse en vidéo, avec Adrianna Wallis dans une œuvre intitulée, à juste titre, Les Cris.

C'était une œuvre nécessaire, une sorte d'exutoire pour moi, après avoir lu tant de lettres. J'ai bien aimé cet acte un peu fou. Je crois que l'on est tous un peu fous et je le vois dans les lettres : il y a beaucoup de folie(s) [...] ! Mais je ne veux pas juste dire "Regardez les autres comme ils sont fous". J'étais contente de, moi aussi, incarner cette folie.

Retour à l'envoyeur

Puisque ces lettres perdues semblaient condamnées à ne jamais recevoir de réponse, Adrianna Wallis a eu l’idée d'en faire lire quelques unes par les employé·e·s du centre de Libourne et de les laisser imaginer des réponses. Elle a été étonnée de voir à quel point ces lectures résonnaient pour celles-ci et ceux-ci, comme si ces lettres leur parlaient à elles et eux, directement. Dans leurs réponses, il semble que les employé·e·s de La Poste parlent d'eux-mêmes, d'elles-mêmes. Ce travail, formalisé dans l'œuvre intitulée Les Réponses, vient questionner le caractère universel de ces lettres et l'empathie, la bienveillance, la compassion de chacune des personnes amenées à les découvrir. Les "Lettres ordinaires" racontent la condition humaine.

Cet exercice symbolique a quelque chose de l'ordre de la réparation. [...] C'est plus que de l'empathie.

La bonne distance

Dans son travail, Adrianna Wallis, qui a conscience du caractère extrêmement intime du matériau qu'elle manipule (elle avoue que, sans doute, les confidences de ses ami·e·s les plus proches ne sont pas aussi intimes que le contenu de ces lettres), a à cœur de se placer à la bonne distance, de ne pas profaner ce qui ne doit pas l'être, de respecter aussi bien les expéditeurs et expéditrices que les destinataires, même, et peut-être encore plus, lorsque ceux-ci et celles-ci sont imaginaires, très célèbres ou décédé·e·s.

Bien sûr, je me suis posé la question : est-ce que j'ose les faire entendre ? La réponse était oui, mais [il s'agissait de] prendre des précautions. Et les faire entendre pourquoi ? Les faire entendre pour les faire résonner. Et que ces lettres soient juste un point de départ [...] : montrer à quel point chacune de ces intimités est aussi très universelle. 

Force est de constater que le pari est gagné. Adrianna Wallis conclut l'entretien en lisant le courriel reçu de Livia Cohen-Tannoudji, une spectatrice conquise : « La lecture par un inconnu d'une lettre d'un inconnu devant toute une foule d'inconnu·e·s, ça crée des liens invisibles mais très solides entre nous tou·te·s, autour de nos vulnérabilités. »

Après Vénissieux, l'exposition 'Les Lettres ordinaires' d'Adrianna Wallis s'est installée aux Archives nationales, à Paris
Après Vénissieux, l'exposition 'Les Lettres ordinaires' d'Adrianna Wallis s'est installée aux Archives nationales, à Paris / M Verret

Pour aller plus loin

La programmation musicale du jour

  • Marianne Faithfull, "Who Will Take My Dreams Away", 1995
  • Brigitte Fontaine, "Lettre à Monsieur le Chef de gare de la Tour-de-Carol", 1970
  • Piers Faccini, "Foghorn Calling", 2021 - [Dans la playlist de France Inter]
  • Et un extrait de : Kids United, "On écrit sur les murs", 2015

Le générique de l'émission

Isabelle Pierre, "Le temps est bon" (1971), remixé par Degiheugi, 2012

Terminée, l'exposition 'Les Lettres ordinaires' d'Adrianna Wallis, aux Archives nationales, à Paris, reste ouverte aux professionnel·le·s, pour des visites privées, jusqu'au 18 mars 2021
Terminée, l'exposition 'Les Lettres ordinaires' d'Adrianna Wallis, aux Archives nationales, à Paris, reste ouverte aux professionnel·le·s, pour des visites privées, jusqu'au 18 mars 2021 / Clémence Collin
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