Artiste, vidéaste, plasticienne, réalisatrice, militante et... sorcière, Camille Ducellier interroge et déconstruit les dogmes, les habitudes et les stéréotypes. Dans son travail, elle se penche sur les marges, fait exploser les systèmes binaires et promeut, partout où elle le peut, la fluidité.

Toutes des sorcières, toutes des mauvaises femmes !
Toutes des sorcières, toutes des mauvaises femmes ! © Getty

2007 : Camille Ducellier a 22 ans. L’année est marquée par l’arrivée de Nicolas Sarkozy à la Présidence de la République française, la mort de l’Abbé Pierre, la nomination de Dominique Strauss-Kahn à la tête du FMI, la publication du premier tome de la saga de J. K. Rowling, Harry Potter… C'est dans ce contexte que Camille Ducellier vivait sa « journée particulière » à la clinique de La Borde, une dizaine d'années avant de faire paraître aux éditions Cambourakis son Guide pratique du féminisme divinatoire (2018).

L’important, c’est de réussir dans sa folie.

Une histoire de la douce folie

C’est cette journée particulière qu’a choisi d’évoquer Camille Ducellier au micro de Zoé Varier. Le 1er avril 2007, l’étudiante aux Arts Décoratifs de Strasbourg arrive à la clinique de La Borde (Loir-et-Cher) fondée en 1953 par le Docteur Jean Oury pour y effectuer un stage.

Ce lieu d’expérimentation et de développement de la psychothérapie institutionnelle instaure une frontière poreuse entre soignant·e·s et soigné·e·s. D’ailleurs, ces dernier·ère·s ne sont pas considéré·e·s comme des patient·e·s, mais plutôt comme des pensionnaires. Et Camille Ducellier sera plusieurs fois confondue.

J’ai bénéficié d’une chance assez rare car j’ai été prise pour une pensionnaire pendant tout mon stage car je n’avais pas le même look que les autres stagiaires de psychologie, de philosophie…

Cette expérience sera déterminante à bien des égards pour la jeune femme qui y prendra conscience de la fluidité des choses, de leur capacité de mouvance. Elle en tirera de grands enseignements qui lui serviront encore presque 13 ans plus tard : ne pas se fier aux apparences, accepter que les choses ne sont pas comme on a toujours cru qu'elles étaient, déconstruire ce qu'il faut déconstruire, ses schémas mentaux, ses préconceptions, ses stéréotypes...

La folie circule entre les gens.

Nous sommes les petites filles des sorcières que vous n’avez pas pu brûler

Une histoire de famille. Une histoire de transmission. L’arrière-grand-mère de Camille Ducellier était guérisseuse et sorcière. De son lit, elle travaillait à distance à l’aide de photographies, notamment pour soigner les maux des personnes.

Mon arrière-grand-mère, guérisseuse et sorcière, était un peu folle et cristallisait beaucoup de fantasmes. Je me rappelle ses mains immenses, dont nous avons hérité, avec mon père.

Sorcière, sorcière, sorcière… c’est ce qualificatif qui désignait de manière péjorative son arrière-grand-mère, avant que celui-ci ne devienne un terme qu'elle se réapproprie afin d'affirmer la puissance de ces femmes, outrepassant leur histoire de victimes.

À 22 ans, en tant que « bébé féministe », Camille Ducellier se nourrit à la culture populaire : _Buffy contre les vampires_, X-Files : Aux frontières du réel Des séries télévisées dans lesquelles les femmes sont maîtresses de leur destin et où de nouveaux supports d’identification sont permis. Des femmes indépendantes, des sorcières, donc, qui échappent aux normes et aux cadres, qui sont persécutées à cause de leurs dissidences.

C’est une longue histoire de dépossession des femmes de leur savoir par le patriarcat, le colonialisme et le capitalisme.

C’est pourquoi Camille Ducellier s’inscrit dans la démarche de l’écoféminisme qui redéfinit de nouvelles valeurs sociales et relationnelles.

Il faut passer du paradigme de la conquête, de l’expansion, du capitalisme et du néolibéralisme à une autre échelle et à un autre mode de vie qui se basent sur le local.

Dix ans après son expérience à la clinique de La Borde, elle rencontre la grande sorcière et prêtresse Starwahk qui met en avant de nouveaux liens de spiritualité au sein des luttes intersectionnelles féministes / écologiques / anticapitalistes.

Les sorcières du genre et de la fluidité

Pour Camille Ducellier, la figure de la sorcière permet de déconstruire et de détourner les stéréotypes de genres. Elle utilise une démarche pédagogique pour questionner et renseigner sur les questions de genres et de sexualités, des thématiques irriguant ses œuvres. Un goût pour le partage et la transmission, comme on transmet ses secrets de magicienne…

Dans GENRE LE GENRE en 2018, elle donne la parole à 10 personnes de la communauté LGBTQI qui expliquent à tour de rôle 10 termes (trans, passing, afroféminisme, queer, cisgenre…) Des portraits lexicaux et politiques.

Dans GENDER DERBY en 2018, qui a reçu le Prix des Nouvelles écritures du Fipadoc 2020, elle suit Jasmin, personne trans, qui prend de la testostérone mais ne souhaite se genrer ni exclusivement au masculin, ni exclusivement au féminin, et qui pratique le roller derby. Jasmin participe de ce fait à une nouvelle écriture des genres, tout en fluidité. Une web-série qui par ailleurs a été coproduite avec France Télévisions.

Dans CHEF·FE en 2019, elle met à mal la figure traditionnelle du chef d’orchestre en s’intéressant à UNE chefFE d’orchestre, Lucie Legay.

J’aime faire des ponts joyeux entre des pratiques ésotériques et féministes.

Pour aller plus loin

Le site envoûtant de Camille Ducellier

Le livre de Camille Ducellier, Le Guide pratique du féminisme divinatoire, a paru dans une nouvelle édition, préfacé par Starhawk, en 2018 (Cambourakis).

Un portrait de Camille Ducellier figure dans le livre Encyclopédie pratique des mauvais genres de Céline du Chéné (éditions Nada, 2017).

Ses actualités à venir

Les références des œuvres mentionnées dans l'émission

  • Le film de Cristian Mungiu, 4 mois, 3 semaines, 2 jours sorti en 2007 et récompensé par la Palme d’or au 60e festival de Cannes
  • Le livre de Barbara Ehrenreich et Deirdre English, Sorcières, Sages-femmes et infirmières. Une histoire des femmes soignantes, aux éditions Cambourakis, paru le 17 février 2016
  • Le livre de Mona Chollet, Sorcières. La puissance invaincue des femmes, aux éditions Zones, paru le 13 septembre 2018
  • Le livre de Starhawk, Rêver l’obscur : femmes, magie et politique, aux éditions Cambourakis, paru le 11 février 2015
  • Le livre de Chloé Delaume, Les Sorcières de la République, aux éditions du Seuil, paru le 18 août 2016
  • La série Buffy contre les vampires créée par Joss Whedon, 7 saisons (1997-2003)
  • La série X-Files : Aux frontières du réel créée par Chris Carter, 11 saisons (1994-2002 / 2016-2018)

La programmation musicale du jour

  • Amy Winehouse, "Rehab", 2007
  • Coco Rosie, "Lemonade", 2010
  • Brigitte Fontaine, "J'irai pas", 2020

Le générique de l'émission

Isabelle Pierre, "Le temps est bon" (1971), remixé par Degiheugi, 2012

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