L'autrice franco-roumaine vient de publier chez Flammarion 'Ni poète ni animal', un roman où elle partage notamment ses souvenirs d'enfance en Roumanie. Elle choisit comme « Journée particulière » le 22 décembre 1989. Ce vendredi, après quelques jours de révolution, la dictature des époux Ceaușescu prenait fin.

Le 22 décembre 1989, après quelques jours de révolution et d'émeutes à Bucarest et dans toute la Roumanie, la dictature des Ceaucescu prenait fin
Le 22 décembre 1989, après quelques jours de révolution et d'émeutes à Bucarest et dans toute la Roumanie, la dictature des Ceaucescu prenait fin © Getty / David Turnley / Corbis / VCG

Irina Teodorescu est une écrivaine franco-roumaine, dont le dernier roman Ni poète ni animal, publié chez Flammarion, faisait partie de la rentrée littéraire de l'automne dernier. Comme son titre ne l'indique pas, il y est question de poètes et d'animaux, de souvenirs et de petites histoires, mais aussi de l'Histoire avec un grand H. Parce que l'enfance remémorée d'Irina Teodorescu s'inscrit dans le cadre de l'un des événements historiques majeurs de l'Histoire de la Roumanie : la chute de la dictature des Ceaușescu.

La chute de la dictature ou la chute de ski ?

En toute logique, c'est donc ce 22 décembre 1989, jour de la destitution des époux Ceaușescu qu'Irina Teodorescu a choisi comme « Journée particulière ». Elle était alors âgée de 10 ans et, loin de toutes ces considérations politiques, de changement de société, elle passait une semaine en colonie de vacances aux sports d'hiver. Ainsi, pour elle, la première des conséquences de cette révolution roumaine a été l'interruption de son séjour de ski : son père et son grand-père viennent en effet la chercher quelques jours avant la fin prévue des vacances.

Je comprends qu'il se passe quelque chose d'important, de grave. [...] Ils étaient venus me sauver.

Tout au long du trajet qui la ramènera à Bucarest, où le cœur de la révolution bat son plein, au cours duquel on lui demandera de rester allongée sur la banquette arrière en raison du risque de balles perdues, c'est une sensation de peur généralisée mêlée à un enthousiasme démesuré que l'enfant perçoit dans son pays.

C'est seulement lorsqu'elle arrive à Bucarest, quand elle découvre le soulagement de sa mère de voir revenir sa fille saine et sauve, qu'elle apprend la nature du danger qui pesait sur elle. Il se disait à la radio que des « terroristes », des tireurs d'élite entraînés par Mouammar Kadhafi (lui-même ami de Nicolae Ceaușescu), avaient été parachutés précisément sur la montagne où elle passait ses vacances au ski.

Encore aujourd'hui, après avoir fait des recherches, je ne sais pas s'il y a vraiment eu des terroristes. Personne n'arrive à me le dire. C'est comme si tout un pan de l'Histoire avait été perdu.

De la révolution à l'exécution

Trois jours plus tard, le 25 décembre 1989, après un simulacre de procès, Nicolae et Elena Ceaușescu sont exécutés sous l'œil des caméras du monde entier. La population roumaine voulait établir un équilibre. La violence avait été telle qu'il fallait y répondre par la plus grande des violences. Dans le pays, la soif de revanche et l'immense joie qui a suivi cette double exécution sont immenses.

Je ne vois pas ce qu'on aurait pu faire de mieux.

De l'exécution au coup d'État

Quelques semaines après la chute du couple Ceaușescu et la fin de cette dictature qui avait apporté tant d'espoir en Roumanie, c'est le début de la désillusion. On ne parlait plus de révolution, mais de coup d'État et les pions pour la mise en place d'un nouveau régime autoritaire se mettent progressivement en place. En mai 1990, Ion Iliescu est élu Président de la République roumaine avec 85 % des voix. Ion Iliescu était un ancien membre du Parti et un proche de Ceaucescu. L’espoir fou de décembre 1989 a disparu. Quelques jours après les élections, les Roumain·e·s sortent en masse dans les rues de Bucarest pour contester cette élection. Iliescu fait appel aux mineurs pour rétablir l’ordre. La répression est sanglante. La Nomenklatura, la Securitate et l’armée ont privatisé le régime communiste. Ils se sont servi de la révolution pour faire tomber les Ceaușescu et prendre le pouvoir.

Il y a eu toute une suite d'événements qui n'ont fait que nous conduire, nous, le peuple roumain, mais je pense aussi à tous les anciens peuples communistes, vers ce qu'il se passe aujourd'hui : une espèce de jungle libéraliste. 

Aujourd’hui encore, la société roumaine est une société de clientèle, c’est un pays corrompu.

De la montagne naît l'espoir

Il faudra attendre presque 15 ans pour voir naître un nouveau mouvement de contestation. En 2013, les Roumain·e·s se sont mobilisé·e·s contre le projet d’exploitation d’une mine d’or, la mine de Roșia Montană dans les monts Apuseni, au centre de la Roumanie. C’était le plus grand mouvement de contestation depuis la chute du communisme en 1989. Irina Teodorescu se souvient de l'émotion ressentie.

De voir tous ces gens se donner la main pour sauver une montagne, encore aujourd'hui ça me donne des frissons. C'est la montagne qui a réuni à nouveau le peuple. [...] Je trouve ça beau. Il y a un retour du sens du bien collectif.

Et s'il s'agissait de construire un monde nouveau avec les montagnes, les arbres, les forêts, les animaux et la poésie ? Si l'être humain arrêtait de faire bande à part ?

Les références des romans d'Irina Teodorescu

  • 2014 : La Malédiction du bandit moustachu, Gaïa Éditions ; rééd. Actes Sud Babel
  • 2015 : Les Étrangères, Gaïa Éditions
  • 2018 : Celui qui comptait être heureux longtemps, Gaïa Éditions
  • 2019 : Ni poète ni animal, Flammarion

La programmation musicale du jour

  • Les Rita Mitsouko, "Le Petit Train", 1989
  • Gil Scott-Heron, "The Revolution Will Not Be Televised", 1971
  • Tamino, "Crocodile", 2019

Le générique de l'émission

Isabelle Pierre, "Le temps est bon" (1971), remixé par Degiheugi, 2012

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