Ce jour-là, le futur pianiste de renommée internationale, 23 ans à peine, formé au prestigieux conservatoire Tchaïkovski à Moscou, termine à Paris une tournée organisée par les "Jeunesses Musicales de France". Jeune homme idéaliste, révolté contre le système soviétique, il décide de franchir le pas vers la liberté.

 Mikhail Rudy, Le pianiste français d'origine russe en train de jouer un morceau au Palais de Tokyo.
Mikhail Rudy, Le pianiste français d'origine russe en train de jouer un morceau au Palais de Tokyo. © Getty / Catherine Panchout - Corbis

Le grand saut dans l’inconnu 

J’avais une dualité en moi : une personne bien élevée mais avec une rage intérieure bouillonnante 

Promis à une belle carrière dans son pays, mais harcelé par le KGB qui le soupçonne d’être anti-soviétique, le jeune Mikhaïl Rudy, féru de littérature, rêve de quitter l’URSS de Brejnev et de la stagnation. C’est la deuxième fois qu’il se rend en France. En 1975, il y a reçu le Premier Grand Prix du concours Marguerite Long

Ce 15 décembre 1976, se tient son dernier concert avant le retour à Moscou, et les services secrets français, au courant du vœu du jeune pianiste de demander l’asile, surveillent la soirée. Le soir même, Mikhaïl Rudy ne rentre pas dormir à son hôtel et le 16 au matin, se rend à la Préfecture de Paris pour faire sa demande d’asile. « Après ça, je suis rentré dans la grande lessiveuse, avec un complet sentiment d’irréalité » se souvient-il. Les autorités soviétiques protestent immédiatement et exigent l’extradition du jeune virtuose, accusant la Direction de la Surveillance du territoire / DST (devenue Direction générale de la Sécurité intérieure / DCRI) de l’avoir enlevé. Celle-ci conseille au pianiste, pour se protéger, de donner une interview à la presse française pour expliquer les raisons de son départ : 

Sans fracas, sans drame, l’un des plus brillants espoirs de la musique soviétique vient de choisir la liberté. En France. Michail Rudy n’a que 23 ans et compte, disent les musicologues, parmi les meilleurs pianistes du monde. A Roissy le 16 décembre, à bord d’un appareil de l’Aeroflot en partance pour Moscou, son siège est resté vide. Il laisse, dans un deux pièces moscovite, sa mère, une enseignante et sa grand-mère, une ancienne déportée du goulag. L’Express 3-7 juillet 1977

Nostalgique, non je ne l’étais pas, mais c’était douloureux de laisser ma famille, mes amis 

Des rencontres inoubliables à Paris 

Mon arrivée à Paris, c’était comme si j’arrivais à Moscou avant la Révolution

Suite à cet interview dans l_’_Express, le violoncelliste Mstislav Rostropovitch, autre dissident musicien qui a fui la Russie en 1974, téléphone à Mikhaïl Rudy et lui propose de jouer Beethoven avec lui et le violoniste Isaac Stern pour les 90 ans de son ami  le peintre Marc Chagall ! Il découvre « un personnage magique, séducteur, et en même temps très inquiet » dont la peinture s’écoute et qui a su donner de la couleur aux sons. 

Mstislav Rostropovitch prend le jeune Rudy sous son aile, le conseille. Ils joueront souvent ensemble jusqu’à la mort du violoncelliste.  Grâce à lui, Mikhaïl Rudy rencontre quelques dissidents de l’époque comme Rudolf Noureev, Andreï Sakharov. Il fait aussi la connaissance de Raymond Aron, Michel Foucault, Eugène Ionesco.

Gorbatchev au pouvoir et le retour au pays

En 1988, en pleine Glasnost et Pérestroïka, Mikhaïl Rudy obtient l’autorisation de revenir en URSS pour voir sa famille. « Ce fut aussi irréel que mon arrivée en France » se souvient-il. « Mon regard avait changé. Ce fut très déstabilisant. » En février 1989,  le pianiste joue pour la première fois avec l’Orchestre Philharmonique de Leningrad (qui bientôt reprendra le nom de Saint Petersburg) en direct dans l’émission de Jacques Chancel, « Le Grand Echiquier », diffusé simultanément dans toute la Russie et ses anciens satellites de l’Est. L’émotion est à son comble. 

Un adepte de l’expérimentation musicale, « sous une forme très artisanale »

Mikhaïl Rudy s’est toujours intéressé à toutes les formes de musique. A la fin des années 70 il aime fabriquer des cocktails musicaux mêlant Pink Floyd, rythmes africains et des extraits de Radio Vatican. le jeu consistant à mixer des sources musicales situées à différents endroits d’une pièce. Il a la chance de faire une audition à l’IRCAM chez Pierre Boulez et d’exposer son travail dans lexposition Paris-Moscou au centre Pompidou en 1979. Il jouera plus tard avec Jeff Mills, pionnier de la musique électronique aux Etats-Unis et enregistrera un album avec son ami le pianiste de jazz, récemment décédé, Misha Alperin

Je suis à l’affût de la nouveauté. J’aime être un pont entre différents univers 

Pour aller + loin : 

L'autobiographie de MiKhaïl Rudy : Le Roman d'un pianiste, Editions du Rocher, 2009

Le site officiel de Mikhaïl Rudy, c'est ici

A voir et à entendre  : dans le cadre de l'édition Nuit Blanche 2018, à la Philharmonie de Paris/Cité de la Musique, le 6 octobre 2018 à 21h, Mikhaïl Rudy se produira avec son fils Sacha Rudy, pianiste, auteur-compositeur lors de la Nuit Studio Venezia

Mikhaïl Rudy est directeur artistique du Festival "Impressions" de Vernon-Givernydont la première édition aura lieu en juin 2019. La soirée inaugurale du Festival s'est tenue le 16 juin 2018

Parmi les concertos du pianiste édités en CD

Concerto n°3 de Serge Rachmaninov par l'orche stre philharmonique de Saint Petersburg sous la direction de Mariss Jansons. chez Emi Classics.

Mischa Alperin Double Dream Mikhaïl Rudy, chez EMI Classics, 2004

• _Concertos pour piano n° 1 & n° 2 de Chostakovitc_h, orchestre philharmonique de Berlin, EMI Classics, 2003

24 préludes de Chopin, chez Calliope, 2017 (CD et DVD) 

Ses films édités en DVD : 

Chagall, la couleur des sons, Editions Calliope/Philharmonie de Paris 2015 

Moussorgski, Kandinsky. Tableaux d'une exposition, un film d'animation sur une idée du pianiste Mikhaïl Rudy d'après le spectacle conçu par Vassili Kandinsky en 1928 au Friedrich Theater de Dessau (Editions du Centre Pompidou). Dans le cadre d'une exposition au centre Pompidou-Metz en 2016. 

Vous avez pu entendre un extrait du deuxième single, "Orpheus", du duo "Zer0" formé du pianiste, auteur-compositeur Sacha Rudy, et du rappeur et guitariste londonien Uzzee. Leur premier EP sortira le 21 septembre 2018. 

Les titres musicaux diffusés sont : 

  • L'homme à tête de choux, Serge Gainsbourg (1976)
  • Concerto n°3 de Serge Rachmaninov par l'orchestre philharmonique de Saint Petersburg sous la direction de Mariss Jansons, au piano : Mikhaël Rudy. chez Emi Classics. 
  • Praise the lord, Asap Rocky/Skepta (2018) 

Les références du générique de l'émission :  « Le Temps est bon » d’Isabelle Pierre remixé par Degiheugi 

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