Pour le sociologue et philosophe, auteur d’une magistrale autobiographie, Retour à Reims, réédité à l’automne 2018, ces deux dates correspondent à un moment historique et politique inédit d’effervescence intellectuelle et sociale, et à la constitution d’une identité homosexuelle moderne.

Vue générale du grand défilé des étudiants et des salariés entre la République et la place Denfert Rochereau, à Paris, le 13 mai 1968, pendant les événements de mai 1968.
Vue générale du grand défilé des étudiants et des salariés entre la République et la place Denfert Rochereau, à Paris, le 13 mai 1968, pendant les événements de mai 1968. © AFP

En Mai 68, tout est devenu objet de critique. Et je voudrais continuer à faire vivre cet héritage

Le 13 mai 1968 c’est la grève générale et pour la première fois, étudiants et ouvriers manifestent ensemble dans toute la France, derrière la même banderole  pour demander le départ du Général De Gaulle.  Jeune lycéen à Reims, Didier Eribon va à la manifestation, sa première, avec un de ses oncles, ouvrier en grève. Une immense protestation sociale, 10 millions de travailleurs dans toute la France qui aspiraient au changement. Le jeune homme prend alors conscience de la convergence des luttes (féministe, sociale, sexuelle), d’une détonation politique qui fait exploser les cadres et d’un esprit de contestation. 

Il y avait énormément de monde dans la rue pour une ville comme Reims. J’en garde des images inoubliables qui me portent encore aujourd’hui. 

Dans sa famille ouvrière et proche du Parti Communiste, le moment fut très important. « Mai 68 était dans la rue mais aussi dans la sphère privée. Je me souviens des grandes tablées à la maison où toute la famille était là pour partager les immenses omelettes cuisinées par ma mère. Une véritable solidarité ouvrière où on se parlait, on débattait. 

Grâce à Mai 68, je suis entrée dans la culture, en me passionnant pour plein de choses

Quand on est dans une minorité, on prend des modèles. Oscar Wilde en fut un pour moi.

Au commencement du processus qui allait mener l’écrivain anglais, ouvertement homosexuel, en prison, il y a l’injure, lorsque le père de son amant le traite de sodomite. Il décide alors de le poursuivre en diffamation plutôt que de se taire. Ses amis lui conseillent de s'exiler en France, mais Oscar Wilde veut faire face. Et le 27 mai 1895, il est condamné à deux ans de travaux forcés pour « grave immoralité ».  

Pour Didier Eribon : « Il y eut d’abord l’insulte, puis le verdict et enfin la parole censurée car le juge qui le condamne refuse que l’écrivain s’adresse à l’audience avant de quitter la salle. Ce fut un grand traumatisme pour tous ces contemporains – comme Proust ou Gide – qui partageaient sa sexualité mais aussi son mode de vie. Pourtant quand le pouvoir censure, une nouvelle parole surgit, quelle soit politique, scientifique ou théâtrale. Et c'est ce qui s'est passé avec la condamnation de Wilde. C'est en cela qu'elle constitue un moment crucial de la culture contemporaine. Et pour moi, une seconde naissance en tant que gay »

Pour aller + loin : 

Tous les ouvrages de Didier Eribon sont parus aux éditions Fayard : dont Principes d'une pensée critique. Et à paraître le 21 janvier 2019 : Ecrits sur la psychanalyse. 

Certains ont été réédités en poche dans la formidable collection poche Champs Flammarion dont récemment : Retour à Reims (Nouvelle édition précédée d'un entretien avec Édouard Louis) ; mais aussi sa biographie de Michel Foucault;  ainsi que Réflexion sur la question gay  et La société comme verdict  : Classes, identités, trajectoires 

Dans la "sentimenthèque" de Didier Eribon, on trouve : 

A écouter : 

A noter : l'émission littéraire de Guillaume Gallienne sur France Inter, ça peut pas faire de mal, sera consacrée le 19 janvier 2019 à Retour à Reims, de Didier Eribon. Par ailleurs, l'adaptation qu'en a faite le metteur en scène Thomas Ostermeier se jouera du 11 janvier au 16 février 2019 à l’Espace Cardin, dans le cadre de la programmation hors les murs du Théâtre de la Ville

Vous avez pu entendre : 

- Une archive sur la répression du Printemps de Prague en août 1968, accessible sur le blog de Jean-Marc B. sur Médiapart 

- Les titres musicaux sélectionnés par Mister Djub

  • Say it loud (I'm black and I'm proud), James Brown (1968)
  • Le condamné à mort, Marc Ogeret, d'après Jean Genet (2002)
  • The gypsy faerie queen, Marianne Faithfull/Nick Cave (2018)

Les références du générique de l'émission :

"Le Temps est bon" d’Isabelle Pierre remixé par Degiheugi 

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