Ce jour-là, ce bidonville peuplé de migrants rêvant de l'Angleterre, est évacué et détruit par les autorités françaises sous l’œil des caméras du monde entier. Une faillite de la pensée selon l'anthropologue et psychologue qui suit à l’hôpital Avicenne des demandeurs d’asile victimes de chocs post-traumatiques.

Le 24 octobre 2016, le démantèlement de la jungle de Calais commence
Le 24 octobre 2016, le démantèlement de la jungle de Calais commence © AFP / Philippe Huguen

Une grande opération de com’ de l’Etat

Tout le monde se souvient de ces images de milliers d’hommes faisant la queue à l’aube pour monter dans les bus, direction les centres d’hébergements dispersés dans toute la France. Un dispositif médiatique voulu par le gouvernement avec ses éléments de langage :  « une mise à l’abri », euphémisme pour éviter les termes de sélection, de tri et de destruction d’un lieu de vie. 

Spécialiste des bidonvilles à la périphérie des mégapoles indiennes et brésiliennes, Marie-Caroline Saglio-Yatzimirsky connaît bien celui de Calais où elle s’est rendue à de nombreuses reprises  durant les 18 mois de son existence.  Pour la chercheuse, « c’est une volonté politique de mise en scène pour se débarrasser en douceur d’une véritable verrue pour l’Etat ». Soit un bidonville installé à 7 km de la ville de Calais dans une zone marécageuse et ventée et où s’entassent dans une totale insalubrité jusqu’à 10 000 personnes. Sa médiatisation « a permis que le monde entier comprenne qu’il y avait un problème en France et dans toute l’Europe et que la question de la frontière devait être repensée »

Un lieu de vie ultra-organisé 

Comme tous les bidonvilles du monde, Calais était un lieu de vie ultra-organisé avec de nombreuses échoppes (cafés, coiffeurs épiceries), une économie de réseau, des quartiers par communauté (Afghans, Soudanais, Ethiopiens), mais avec une particularité : les migrants n’y étaient qu’en transit, leur seul espoir étant de passer de l’autre côté de la Manche. Un lieu certes éphémère mais que ses habitants s’étaient appropriés le temps d’une pause entre deux errances : celle qui les avait menés de leur pays jusqu’ici, et celle à venir, avec la traversée vers l’Angleterre. 

La « jungle » a attiré de nombreuses personnes de la société civile et du monde associatif qui voulaient repenser différemment la question de l’hospitalité. 

Ils ont observé sur place l’entraide et l’accueil entre des individus, qui ,en dehors de la « Jungle», ne se seraient jamais côtoyés ni même croisés. Mais Calais était-il pour autant une «utopie urbaine », ainsi qualifiée par le sociologue Michel Agier ? L’anthropologue est mitigée : 

le danger est d’esthétiser la « jungle », de faire une récupération trop angélique d’expériences qui restent dramatiques.  

La consultation d’Avicenne

Après le démantèlement et l’éparpillement, l’errance a repris pour la majorité des migrants. Beaucoup ont échoué à Paris, notamment à la Porte de la Chapelle, espérant repartir dans le Calaisis pour rejoindre la Grande-Bretagne. Certains demandeurs d’asile, en trop grande souffrance psychique, viennent ainsi consulter la psychologue clinicienne au service psychiatrique de l'hôpital Avicenne à Bobigny. « Ce sont des gens qui n’ont plus de voix après avoir subi tant de violences et de séparations au pays puis sur le chemin de l’exil. Une violence telle qu’on ne peut plus y mettre des mots.  Par ailleurs, ils arrivent dans un pays dont ils ne connaissent pas la langue. Or toute la procédure de demande d’asile est fondée sur la parole. On demande au réfugié d’avoir un discours cohérent sur les raisons exactes de son besoin de protection. Une situation impossible pour mes patients qui confondent souvent les entretiens de l’OFPRA - Office français de protection des réfugiés et apatrides - ou de la CNDA  - Cour nationale du droit d'asile - avec les interrogatoires qu’ils ont subi chez eux ! »

Nous réfugiés, nous avons perdu notre foyer, c'est-à-dire la familiarité de notre vie quotidienne ; nous avons perdu notre profession, c'est-à-dire l'assurance d'être d'une quelconque utilité en ce monde ; nous avons perdu notre langue maternelle, c'est-à-dire nos réactions naturelles, la simplicité de nos geste et l'expression spontanée de nos sentiments [...] Hannah Arendt, Nous autres réfugiés, 1943

Pour aller + loin : 

Le site de Marie-Caroline Saglio-Yatzimirsky

Son livre : La Voix de ceux qui crient. Rencontre avec des demandeurs d'asile (Albin Michel, 2018) 

Elle est aussi l'auteure de : Intouchable Bombay, le bidonville des travailleurs du cuir (CNRS Editions, 2002) 

À lire aussi : 

Vous avez pu entendre : 

  • "Work" de Rihanna (2016)
  • "Orfeu negro : a felicidade Année" de Luiz Bonfa (1959)
  • "Tata fatiguée" de Vaudou Game (2018)

Les références du générique de l'émission :  « Le Temps est bon » d’Isabelle Pierre remixé par Degiheugi 

Les invités
Les références
L'équipe
Nous contacter
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.