"Le Jour d'après" raconte comment le dérèglement climatique plonge les États-Unis dans le chaos. Pour Jean-Baptiste Fressoz, historien des sciences, des techniques et de l'environnement, ce film sera le point de départ d'une interrogation : depuis quand pense-t-on aux dangers de la science et du progrès technique ?

'Le Jour d'après' de Roland Emmerich imagine un monde plongé dans une nouvelle période glaciaire
'Le Jour d'après' de Roland Emmerich imagine un monde plongé dans une nouvelle période glaciaire © UFD

Jean-Baptiste Fressoz est chercheur au CNRS, historien des sciences, des techniques et de l'environnement. Son travail de recherche porte notamment sur l'histoire de l'Anthropocène. Il vise à démontrer que les avancées techniques et technologiques ont toujours suscité des inquiétudes, des craintes, et qu'en effet, depuis la Révolution industrielle, les risques liés au progrès et, notamment, celui du réchauffement climatique, ont toujours été sus, discutés et, finalement, mis de côté.

Du film "Le Jour d'après" au livre "La Fin du monde par la science"

C'est quelques jours après avoir vu le film Le Jour d'après de Roland Emmerich que Jean-Baptiste Fressoz se rend à la Bibliothèque nationale de France (Bnf) pour chercher des ouvrages qui, dès le XIXème siècle, ou même avant, évoqueraient une possible fin du monde. Là, il découvre le travail d'un philosophe de l'époque, Eugène Huzar, auteur d'un livre presque prémonitoire : La Fin du monde par la science.

Ce livre, paru en 1855, est à la fois extrêmement progressiste, dans la mesure où il explique avec enthousiasme que le progrès technique va changer la face du monde, et très critique vis-à-vis du progrès, puisqu'il annonce que le principal danger face auquel l'humanité est confrontée, c'est justement la maîtrise de ce progrès technique. Au cœur de la Révolution industrielle, ce livre reçoit, contrairement à ce que l'on pourrait croire aujourd'hui, un grand succès et un écho retentissant. En effet, l'idée selon laquelle l'évolution des sciences et techniques s'est faite dans l'inconscience et l’insouciance est, selon Jean-Baptiste Fressoz, un mensonge.

Eugène Huzar était une excellente caisse de résonance de tous les débats qui avaient cours en son temps. Il n'était pas du tout précurseur. Quand il parlait de changement climatique, c'est parce qu'au XIXème siècle, on parlait énormément du changement climatique. [...] Il faut arrêter de raconter le moment contemporain comme une sorte de grande révélation.

Dès la fin du XVIIIème siècle, en effet, l'humain avait les moyens de savoir qu'il faisait du tort à la planète et le développement du progrès technique ne s'est pas fait sans réticences, colère et protestations. Ce développement, néanmoins, a pu se faire, jusqu'à la situation catastrophique et inquiétante que l'on traverse aujourd'hui, parce que l'humain a trouvé des moyens de se rassurer. L'histoire de l'Anthropocène est donc une histoire de désinhibition.

Une succession de mauvais choix ?

Le livre de Jean-Baptiste Fressoz, L'Événement anthropocène, raconte donc les choix qui ont été faits, les prises de décisions à l'œuvre et les faits historiques qui ont présidé l'installation de ce bouleversement géologique appelé Anthropocène. Et l'historien de démontrer que, bien souvent, hélas, ces mécanismes sous-jacents, qui sont aujourd'hui responsables de la crise environnementale contemporaine, sont politiques ou économiques.

On fait des mauvais choix technologiques pour des raisons économiques et financières, dans l'intérêt de groupes assez particuliers. Aux États-Unis, la périurbanisation a été encouragée depuis les années 1920 par les gouvernements conservateurs comme solution à la question sociale. Face à la peur du communisme, la maison en banlieue, avec la voiture individuelle, est encouragée comme un moyen de discipline sociale.

L'accès à la propriété privée, l'explosion du crédit à la consommation, le développement du tout électrique dans les maisons individuelles, l'étalement urbain, le déploiement des réseaux autoroutiers, etc., Jean-Baptiste Fressoz, historien, replace ces événements dans leur contexte historique, sociétal et économique. L'ensemble, une succession de choix, dessine le portrait de l'Anthropocène, cette ère géologique contemporaine qui semble sans issue. 

Il n'y a pas de plan B. Il y a déjà des victimes de l'Anthropocène et ce n'est pas dans les pays riches qu'elles se trouvent. Ce qui m'inquiète, c'est un effondrement moral, politique et éthique, avant un effondrement économique et environnemental. Le premier problème, c'est déjà de préserver les valeurs de base, comme l'accueil et l'égalité au niveau planétaire. L'enjeu va d'abord être de résorber les risques d'un Apartheid climatique.

Les œuvres citées dans l'émission

  • La nouvelle L'Éternel Adam de Jules Verne, publiée la première fois en 1910, a paru en 2013 aux éditions PRNG.
  • Le livre La Stratégie du choc - La Montée d'un capitalisme du désastre de Naomi Klein a paru chez Actes Sud dans une nouvelle édition en 2013.
  • Le poème « La Ralentie » d'Henri Michaux, lu par Germaine Montero et mis en ondes par Jean-Wilfrid Garrett en 1953, est disponible en version intégrale sur le site de France Culture.
  • Le texte d'Alfred de Musset lu par Zoé Varier dans l'émission est un extrait de la quatrième partie de son poème Rolla publié pour la première fois dans La Revue des deux mondes en 1833.

Pour aller plus loin

Le très nécessaire film L'Homme a mangé la Terre, de Jean-Robert Viallet, écrit avec la participation de Jean-Baptiste Fressoz et Christophe Bonneuil, d'après leur ouvrage L'Événement anthropocène - La Terre, l'Histoire et nous (Seuil, 2013 / Points, 2016), est disponible sur le site d'Arte jusqu'au 30 septembre 2019.

La programmation musicale du jour

  • Feist, "Mushaboom", 2004
  • Brigitte Fontaine et Areski, "C'est normal", 1973
  • ALA.NI, "Papa", 2019

Le générique de l'émission

Isabelle Pierre, "Le temps est bon" (1971), remixé par Degiheugi, 2012

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