Didier Fassin, qui a intitulé sa leçon inaugurale au Collège de France "L'Inégalité des vies", s'intéresse à toutes les vies, mais en particulier à celles que les sociétés ont tendance à négliger : celles des malades, des exilé·e·s, des personnes incarcérées. Dans sa tête n'est jamais bien loin l'idée de leur dignité.

La plupart des ouvrages de Didier Fassin, parmi lesquels 'Mort d'un voyageur', consacré à la mort d'Angelo Garand, abattu en 2017 par le GIGN, est publiée aux éditions du Seuil
La plupart des ouvrages de Didier Fassin, parmi lesquels 'Mort d'un voyageur', consacré à la mort d'Angelo Garand, abattu en 2017 par le GIGN, est publiée aux éditions du Seuil © Emmanuelle Marchadour

Didier Fassin est anthropologue, sociologue et médecin. Il est également directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) et professeur à l’Institut des études avancées de Princeton, aux États-Unis. Titulaire depuis un an de la chaire annuelle de Santé Publique du Collège de France, il n'a pour le moment, en raison de la pandémie de Covid-19, pu assurer que sa leçon inaugurale, intitulée L'Inégalité des vies.

Il y a espérance de vie et espérance de vie

Didier Fassin a choisi comme « Journée particulière » un jour d'avril 2002, au cours duquel il rencontre, dans le township d'Alexandra, au cœur de Johannesburg, en Afrique du Sud, une jeune femme malade du Sida, qui s'appelait Puleng. Cette rencontre est un moment particulièrement fort de la vie de l'anthropologue, qui enregistre alors le récit que Puleng fait de la sienne. À l'issue de la rencontre, Didier Fassin laisse à la jeune femme un cahier et lui suggère d'écrire sa vie. C'est après la mort de cette femme de 30 ans que Didier Fassin récupère le cahier et découvre les deux pages rédigées pour relater à nouveau son histoire. Elles se terminent par ces mots : « C’est tout ce que je peux partager avec vous à propos de ma vie. »

Elle avait demandé à nous rencontrer pour nous raconter très brièvement son histoire. Elle vivait dans une cave sans aucune lumière, elle ne pouvait plus sortir de son lit, elle pesait peut-être 35 kilos, elle était au stade terminal de sa maladie et elle a cherché très explicitement à nous dire sa vie.

À partir de cette journée qu'il n'oubliera jamais, Didier Fassin commencera un travail de recherche sur l'inégalité des vies. Il s'interroge sur la notion d'espérance de vie : s'agit-il de la vie biologique, du nombre d'années que l'on peut espérer vivre, ou bien de la vie biographique, de ce que l'on peut espérer de la vie ? C'est finalement la différence entre le vivant et le vécu. Puleng voulait que l'on se souvienne de sa vie biographique, de ce qui avait fait sens entre sa naissance et sa mort.

Des vies que l'on nie

Au cours de ses recherches, Didier Fassin a travaillé sur le parcours de celles et ceux que l'on appelle migrant·e·s, réfugié·e·s ou exilé·e·s, notamment à la frontière franco-italienne, dans les Alpes ou en Méditerranée. Ces trajectoires rappellent qu'il y a aujourd'hui des vies auxuquelles on nie leur qualité même de vie. Si l’Organisation mondiale pour les migrations est capable de produire une estimation du nombre de personnes qui ont péri en mer Méditerranée depuis le début de la crise migratoire (au moins 15 000 depuis 2014), on ignore le nombre de personnes qui ont disparu au long de leur longue traversée de l’Afrique avant d’arriver à la mer. Ce sont des morts sans sépulture, des morts anonymes, qui n’ont pas noms, donc pas d’histoire, des morts que l’on ne pleure pas, dont on ne se souviendra pas. Ils et elles sont dépossédé·e·s de leur vie, mais aussi de leur mort. Pour l'anthropologue, cela dit bien la faible valeur accordée à ces vies. L'évolution de la gestion de cette question migratoire par les autorités européennes est par ailleurs bien navrante.

On a vu se développer une politique qui, au départ, était humanitaire au niveau européen et qui est devenue une répression de l'humanitaire. C'est donc une inversion totale de la démarche.

Une contre-enquête

Accorder de l’importance à la parole de chacun·e pour accorder de l’importance à toutes les vies, c'est également ce que Didier Fassin a voulu faire en travaillant sur la mort d’Angelo, un homme qui appartenait à la communauté des gens du voyage et qui a été abattu par le GIGN le 30 mars 2017, à l'âge de 37 ans, dans la maison de ses parents auxquels il rendait visite. Tout de suite après les faits, c’est la version des gendarmes qui a été retenue, la version de la famille n’apparaissant même pas dans les documents fournis à la justice. C’est cet escamotage que l'anthropologue a voulu regarder de plus près pour tenter de comprendre ce qu'il s'est vraiment passé le dernier jour de la vie d’Angelo. Dans le livre Mort d'un voyageur - Une contre-enquête (Seuil, 2020) Didier Fassin a voulu rétablir la parole de la famille, qui contestait la version du GIGN, lequel invoquait la légitime défense.

Il a porté la même attention à tous les récits, sur le même strict pied d’égalité pour reconstituer un puzzle. Jusqu’à montrer les invraisemblances et les incohérences dans les discours des gendarmes. Dans cette affaire, le non-lieu a été confirmé en appel le 8 février 2019.

À travers l'histoire singulière d'Angelo, j'essaie de donner une généralité à cette situation en montrant comment se produisent les vérités dans la justice et comment aussi se construisent les mensonges lorsqu'il s'agit de forces de l'ordre.

Les références des derniers ouvrages de Didier Fassin

La programmation musicale du jour

  • Miriam Makeba, "Hurry, Mama, Hurry! (Khawuleza)", 1965
  • Alain Bashung, "Faites monter", 2002
  • Lianne La Havas, "Please, Don't Make Me Cry", 2020
  • et un extrait de : Indochine, "J'ai demandé à la lune", 2002

Le générique de l'émission

Isabelle Pierre, "Le temps est bon" (1971), remixé par Degiheugi, 2012

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