Cet été-là, la future poétesse et romancière, âgée de 20 ans, entraîne sa mère, veuve depuis peu, dans un périple en Italie, le pays de ses propres parents immigrés en France à la fin du XIXème siècle. Et soudain, au cours du voyage, sa mère se remet à parler italien.

Jeanne Benameur
Jeanne Benameur © Oumeya El Ouadie

Mes parents viennent d’exils répétés

Romancière ? poétesse ? Jeanne Benameur préfère se définir comme « une femme qui écrit ». Son dernier livre L’exil n’a pas d’ombre parle de langage, d’écriture…. et d’exil. 

« J’apprends à lire et écrire avant même de rentrer à l’école, vers l’âge de 3 ou 4 ans. Mon premier désir conscient : les lettres de l’alphabet. Je dessine alors des signes qui ressemblent à des lettres même si je ne sais pas déchiffrer ce que je trace »

« Mon père était tunisien, installé en Algérie, où je nais et reste jusqu’à l’âge de cinq ans ; ma mère est fille d’immigrés italiens arrivés à la fin du 19ème en France, dans le nord pour travailler dans les mines."

« Ma mère ne nous parlait jamais italien à la maison. Toute autre langue que le français était bannie par mon père»

En 1972, la jeune femme vient de passer le CAPES et s’apprête à devenir prof de lettres : « mon père meurt en février, ma mère bouleversée, accuse le coup. Que pouvais-je faire pour lui rendre sa joie de vivre ? J’ai opté pour un voyage en Italie, le pays de ses parents ». C’est le premier voyage en Italie pour la mère comme pour la fille. 

« On se pose trois semaines àRimini, au bord de la mer. Ma mère ne manifeste pas grand-chose, encore dans le marasme du deuil. Pourtant elle commençait à lever la tête pour regarder les oiseaux, plus haut que l’horizon. Un bon signe. Ce premier regard fut un moment où je la vois faire quelque chose qu’elle aime faire »

J’ai alors compris quelque chose d’elle qui était autre.

« Depuis notre arrivée en Italie, c’est moi qui prenait la parole avec le monde extérieur, en anglais. Et puis ce jour-là, on était toutes les deux au restaurant, le garçon nous tend la carte des menus. Il revient quelques temps plus tard. Je suis sur le point de commander le repas  quand tout à coup, ma mère me met la main sur le bras et s’adresse au serveur en italien. Pour la première fois je l’entends dans une autre langue que le français. Le garçon arrive à la faire rire… je suis abasourdie. A la fois heureuse et mécontente.  Heureuse de voir ma mère sortir de sa déprime, et mécontente car pour la première fois je prends conscience que ma mère est une étrangère et qu’elle m’échappe, une part d’elle ne m’appartient plus. »

Pour aller + loin : 

Les livres de Jeanne Benameur : 

Vous avez entendu un extrait de son dernier livre : L'exil n'a pas d'ombre (février 2019), chez l'éditeur de poésie, Bruno Doucey ; A déguster aussi ce recueil de petits poèmes magnifiques : La géographie absente (2017) 

Chez Actes Sud : L'enfant qui ; Otages intimes ;  Profanes (2013) ; Pas assez pour faire une femme (Babel, 2015) ; Les insurrections singulières (2011) ; Laver les ombres (2008) 

En poche chez Folio Gallimard : Les demeurées (2002) ; Les mains libres (2006) ; Présent ? (2008) 

Jeanne Benameur sera à Bordeaux pour le festival "Escale du livre" du 5 au 9 avril 2019

La play-list de l'émission : 

  • Parole parole, de Mina &Alberto (1972)
  • Perfect Day, Lou Reed (1972) 
  • Empire, de Camelia Jordana (2019) 

Les références du générique de l'émission : Le Temps est bon d’Isabelle Pierre remixé par Degiheugi

L'enfance de nos mères est une terre sans aveu nous y marchons pieds nus. Empesés, silencieux nous entrons dans la géographie absente

Recueil "La géographie absente", Jeanne Benameur

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