Ce jour-là il y a 40 ans le jeune enseignant fait partie de la délégation de Longwy où il habite et enseigne l’histoire. Comme lui, des centaines de milliers de manifestants marchent dans la capitale pour protester contre un plan de licenciement qui prévoit la suppression de plus de 20 000 postes dans la sidérurgie.

Manifestation de sidérurgistes manifestent dans les rue de Paris, contre des licenciements, le 23 mars 1979.
Manifestation de sidérurgistes manifestent dans les rue de Paris, contre des licenciements, le 23 mars 1979. © AFP

"Nous voulons vivre, étudier, travailler au pays"

« Après la fac d'histoire, j’ai fait ma coopération au Congo et en rentrant, j’ai pris en 1977 mon premier poste d’enseignant dans un collège de la banlieue de Longwy en Lorraine. J’étais déjà politisé et donc d’emblée intégré dans ce combat. J’ai participé à toutes les étapes de cette lutte extraordinaire des sidérurgistes. Elle a marqué ma vie entière. Toute ma carrière a été orientée par ce que j’avais vécu à cette époque-là ». 

Toute la ville de Longwy était montée sur Paris, les ouvriers, leurs familles, leurs femmes et leurs enfants, une région entière mobilisée contre ce plan de licenciements. 

« J'avais déjà manifesté à Paris : contre la guerre au Vietnam ou le Chili de Pinochet. Mais là c’était incroyable : un flot ininterrompu de gens, avec un côté bon enfant, populaire au sens ouvrier du terme. « Nous voulons vivre, étudier, travailler au pays » : les familles défilaient ensemble derrière ce slogan, un fait significatif de l’histoire de cette région peuplée par l’immigration : l’intégration autour des valeurs du travail de l’acier et du fer. »

Pour les sidérurgistes de Longwy : « le sentiment de s’être fait voler sa lutte »

La violence n’est pas absente du défilé avec des « casseurs » et « groupuscules autonomes »  qui font la Une des journaux au lendemain de la manif, la plupart infiltrés par la police et dénoncés comme tels par la CGT. 

_Avec ces provocations, le pouvoir voulait à tout prix discréditer cette lutte dont l’image était positive dans l’opinion et les média, et ce dans un contexte politique particulier : l’_Union de la Gauche et les Présidentielles de 1981.

« Monter sur Paris, c’était l’apothéose de la lutte. Une tradition : il y  avait déjà eu la marche des mineurs de Trieux en 1963. L’espoir était fort. D’où une certaine déception, frustration de retour à Longwy» y compris pour le jeune enseignant. 

Le prof d’histoire décide de devenir chercheur

« Je voulais assumer une double fonction : à la fois scientifique – l’éthique de la vérité – et civique ». Gérard Noiriel fera sa thèse sur l’histoire de Longwy à travers les différentes vagues d’immigration depuis le 19ème siècle jusqu’à la fin des années 70 : 

« Cette population de sidérurgistes lorrains s’est fabriquée avec toutes les migrations successives. D’abord belge et luxembourgeoise, puis italienne, polonaise, espagnole, algérienne, marocaine….. Toutes se sont fondues dans une société autour du travail, des usines, de la solidarité et des luttes, sans aucune politique d’intégration venue d’en haut !  Ce sont toutes ces fondations que le plan de licenciements étaient en train de casser. Les gens luttaient pour conserver ce qui avait été le sens de leur vie. C’est ça qui m’a le plus frappé et m’a décidé de faire ma thèse sur ce sujet. Une histoire dont l’aboutissement est la lutte de 1979. »

« La Commune populaire de Longwy » titre Le Monde 

Le plan de licenciement a été annoncé en décembre 1978, le début d’une lutte de six mois pour tenter de faire plier patronat et gouvernement. Avant Noël, un comité se met en place réunissant l’ensemble de la population : « les flammes de l’espoir ». En janvier, il y a la manifestation des enfants, puis celle des lycéens. 

Les actions coups de poing se multiplient en y associant la population : déchargement de minerai sur la voie publique, occupation de la gare de Longwy, du centre des impôts, saccage des bureaux d'Usinor, blocage des grands magasins. Barrage routiers. La résistance est collective. L’ambiance joyeuse et festive. On fait de l’Agit prop, et des représentations théâtrales. 

Mars 1979, la création de « Radio Lorraine Cœur d’acier »

« Une expérience extraordinaire » se souvient Gérard Noiriel. Aucune censure, tout le monde a droit à la parole. Il y anime des émissions d’histoire : sur la Lorraine, le mouvement ouvrier mais aussi sur le général de Gaulle à la demande des auditeurs ! 

Une lutte populaire est toujours issue de considérations économiques où la survie est en jeu, mais elle ne se limite pas à ça : il y a aussi la question de la dignité, de la prise de parole, de la démocratie, des invisibles devenant visibles. Radio Lorraine Cœur d’Acier ça été tout ça à la fois

Les livres de Gérard Noiriel

Et les grands classiques de l'historien : 

Et aussi : 

  • Le populaire dans tous ses états, le passionnant blog de l'historien où il analyse les soubresauts actuels de la société française à la lumière de l'histoire.  Il consacre un article au 40ème anniversaire de la "Marche sur Paris" le 23/03/1979
  • Gérard Noiriel, fervent partisan de l'éducation populaire, et la comédienne Martine Derrier, proposent des conférences gesticulées à travers toute la France sur les thèmes abordés dans Une Histoire populaire de la France : c'est ici et  ici
  • Un beau portrait de Gérard Noiriel dans le mensuel l'Histoire (décembre 2018) 

A écouter : Un morceau de chiffon rouge. Mars 1979-juin 1980, Lorraine Coeur d'Acier, l'aventure inédite d'une radio. Un documentaire radiophonique de Pierre Barron, Raphaël Mouterde et Frédéric Rouziès, édité par la Vie Ouvrière  VO Editions (2012)

A lire

La play-list de l'émission : 

  • Working Class Hero, Marianne Faithfull (1979)
  • Est-ce ainsi que les hommes vivent ? Bernard Lavilliers (1980)
  • Money is king, Leyla Mac Calla (2019)

Les références du générique de l'émission : 

Le Temps est bon d’Isabelle Pierre remixé par Degiheugi

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