En pleine polémique sur la présence d'un éventuel "islamo-gauchisme" à l'Université, la sociologue Rose-Marie Lagrave publie "Se ressaisir - Enquête autobiographique d'une transfuge de classe féministe". Elle y revient sur son parcours défiant les statistiques et souligne l'importance des nouveaux combats militants.

Pour la sociologue Rose-Marie Lagrave, l'intersectionnalité n'est pas une idéologie, mais une méthode, un enjeu, un défi à relever pour les sciences sociales
Pour la sociologue Rose-Marie Lagrave, l'intersectionnalité n'est pas une idéologie, mais une méthode, un enjeu, un défi à relever pour les sciences sociales © AFP / Antoine Mermet / Hans Lucas

Rose-Marie Lagrave est sociologue, directrice d’études à l’École des Hautes Études en sciences sociales (EHESS). Elle a récemment publié aux éditions La Découverte le livre Se ressaisir, qu'elle définit comme  « l'enquête autobiographique d'une transfuge de classe féministe », et dans lequel elle revisite son parcours inattendu : fille d’une famille nombreuse, issue d'un milieu rural, elle a en effet déjoué toutes les statistiques et, par « un jeu de l’oie alambiqué », pour reprendre ses mots, elle est passée de la case des gens de peu à celle de professeure à l’EHESS. Dans ce livre, alors qu'elle est retraitée de l'EHESS depuis presque 10 ans, c’est la première fois que Rose-Marie Lagrave écrit « je ».

Départ en fanfare

Rose-Marie Lagrave a choisi comme « Journée particulière » le 19 février 2012. Ce jour-là, elle fêtait, malgré elle et en fanfare, son départ à la retraite de l'EHESS. Malgré elle, car cette célébration était en réalité une surprise. Rose-Marie Lagrave s'y est rendue en pensant participer, comme discutante, à un séminaire organisé dans la prestigieuse école.

J'arrive dans une grande salle, où je vois une soixantaine de personnes : à la fois des collègues enseignant·e·s, des personnels administratifs, mais aussi mes deux fils et leur compagne.

Les départs à la retraite sont normalement toujours très codifiés à l’EHESS, en particulier pour les enseignant·e·s qui reçoivent un véritable hommage et un livre en cadeau, le fameux "Mélange" qui retrace leur carrière.

Normalement, dans un rituel de Mélange, celui ou celle qui est honoré·e répond. Moi, j'étais incapable de dire quoi que ce soit.

Pour Rose-Marie Lagrave, il n'en a rien été : le sien était une scénographie inventée, dans laquelle se sont mêlés militantisme, engagements scientifiques, institutionnels... et familiaux. La grande banderole rouge qui servait à représenter l'école au cours des manifestations et des mouvements sociaux figurait en bonne place dans le décor, tandis que les interventions, non plus, n’avaient pas le ton habituel, mais se teintaient d'ironie : il fut question de sa manière d’être, de fumer, d’enseigner, de parler et de sa propension à s'exclamer «  Je rêve ! ». Ce 19 février 2012 dévoilait, en creux, un portrait, une évaluation, de Rose-Marie Lagrave.

Cette évaluation m'a obligée à prendre cette image de moi vue de l'extérieur comme un don sympathique. 

Des allié·e·s sur la route

Rose-Marie Lagrave refuse de lire son parcours comme celui d’une réussite sociale individuelle, parce qu'elle reconnaît avoir eu, tout au cours de sa trajectoire, un certain nombre d'allié·e·s. Parmi elles et parmi eux, elle n'oublie pas Annie Ernaux, qu'elle qualifie de véritable « amie littéraire ».

Tout ce qu'elle dit, je l'ai vécu. Livre après livre, [...] on était avec elle.

Autres figures importantes, ses parents ont également compté pour elle et joué un rôle important dans son parcours. Rose-Marie Lagrave cite aussi ses sœurs et son frère. Elle dit avoir été portée par elles et lui et avoir pu bénéficier d'une promotion collective.En cela, elle n'est pas une exception et c'est sa fratrie toute entière qui déroge à la règle sociologique qui souligne la moindre réussite scolaire des enfants issu·e·s d'une famille nombreuse

Je dois à mes sœurs et à mon frère d'avoir été cet élan collectif, fraternel et sororal qui nous a pris·e·s les un·e·s et les autres et qui nous a permis de nous reconnaître et de se reconnaître.

Par ailleurs, l’école était pour Rose-Marie Lagrave une échappée belle. Élève studieuse, elle n'a de cesse, dans son ouvrage Se ressaisir, de rendre hommage à ses instituteurs et institutrices. Ce sont elles et eux qui ont persuadé ses parents de l'envoyer au lycée. Elle cite notamment M. Morvan, qui l'a accompagnée à l’examen d’entrée en 6ème, à Caen. Elle se souvient d'avoir déjeuné au restaurant avec lui. C'était la première fois de sa vie qu'elle allait au restaurant. Ces instituteurs et institutrices restent les figures tutélaires auxquelles elle s'est toujours référée.

Ils avaient compris que l'école était l'un des éléments possibles de sortir des "enfants du peuple" de leur classe sociale.

La bourse, c'est la vie

Rose-Marie Lagrave était une élève boursière et elle tient aujourd'hui à rendre à l’État ce qui est à l’État. Sans l’État-providence, en effet, les chances de sa famille de s’en sortir étaient quasiment nulles. Sa famille ne vivait que des allocations familiales et était, à ce titre, une famille d'assisté·e·s, un terme qu'elle revendique aujourd'hui.

Sans les politiques publiques, ma famille n'aurait pas survécu ou aurait connu une déchéance qu'elle n'a jamais connue. [...] Sans cette aide de l'État, on n'aurait jamais pu décoller.

Rose-Marie Lagrave souligne par ailleurs le piège du discours méritocratique. Pour elle, la méritocratie est un mythe, un cache-misère, un faux-semblant pour ne pas assurer, dans les faits, l’égalité des chances. Le mérite est en réalité une notion manipulée pour tenter de faire croire que l’ascenseur social ne serait pas grippé. En vérité, pour Rose-Marie Lagrave, le problème n'est pas que l'ascenseur social est grippé, le problème est qu'il n’y a pas d’ascenseur social.

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Alors qu'elle arrivée presque par erreur, par la petite porte, à enseigner à l'EHESS, Rose-Marie Lagrave reconnaît que c'est l’œuvre de Pierre Bourdieu qui a été sa boussole pour s'orienter dans le monde académique. Mais, à la différence de ce dernier, qui confessait n'être pas un universitaire heureux, la sociologue garde des souvenirs joyeux de son parcours.

Accéder à ce milieu, voir la stimulation intellectuelle, les débats, lire, discuter... ça a été un milieu fantastique pour moi où j'ai vécu comme un poisson dans l'eau, même si [...] j'étais un peu entre deux eaux.

Genre, féminisme et "islamo-gauchisme"

C’est finalement le féminisme qui a été pour Rose-Marie Lagrave l’épine dorsale qui l'a tenue droite. Devenue féministe par une série d’épreuves personnelles, il lui a fallu du temps pour découvrir qu’en plus des inégalités de classe, les femmes ont en commun d’être reléguées à des statuts de subalternes. Amer constat que son amie Françoise Héritier fit également, en son temps, au Collège de France. Le féminisme lui a ainsi permis de se délester de la honte sociale. Il s'agissait alors de faire front pour se défaire de la honte sociale : d'un point de vue féministe, matérialisme, patriarcat et capitalisme sont indissociables.

Rose-Marie Lagrave a participé au groupe d’histoire des femmes au Centre de Recherches Historiques, avec Arlette Farge et Michelle Perrot, avant de confonder à l'EHESS un master intitulé Genre, politique et sexualités. Un objectif : penser dans leur ensemble les systèmes de domination. Parce quand on articule classe sociale et genre, c'est là qu'il se passe autre chose.

Créer ce master, c'était vu comme du séparatisme, un ghetto...

Je sais toute la bêtise du monde, en ce moment, qui dit que l'intersectionnalité est une idéologie. C'est une imbécilité totale. L'intersectionnalité, c'est d'abord une méthode, un enjeu, un défi scientifique et institutionnel. Ce défi est toujours un enjeu puisqu'on nous dit aujourd'hui, quand on fait de l'intersectionnalité, qu'on est des "islamo-gauchistes". Ça suffit !

Références

La programmation musicale du jour

  • Camille, "Allez allez allez", 2011
  • Jeanne Moreau, "Je ne suis fille de personne", 1966
  • Billie Eilish, "Therefore I Am", 2020
  • Et un extrait de : Psy, "Gangnam Style", 2012

Le générique de l'émission

Isabelle Pierre, "Le temps est bon" (1971), remixé par Degiheugi, 2012

Les invités
  • Rose-Marie LagraveSociologue spécialisée dans les questions de genre, Directrice d'études à l'EHESS
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