Philosophe, traducteur, mais aussi charpentier, Arthur Lochmann est également sujet au vertige. En 2014, il a pourtant tenté l'ascension d'un sommet dans le massif du Mont-Blanc. Son histoire est celle d'un autre rapport à soi et au monde.

Le livre d'Arthur Lochmann, 'Toucher le vertige', a paru aux éditions Flammarion
Le livre d'Arthur Lochmann, 'Toucher le vertige', a paru aux éditions Flammarion © Astrid di Crollalanza / Flammarion

Arthur Lochmann est un être singulier. Il est juriste, philosophe, traducteur, mais aussi charpentier. En 2019, il se fait remarquer par la publication d'un essai consacré à la charpente : La Vie solide - La charpente comme éthique du faire. Deux ans plus tard, il s'attaque à décrypter une sensation à la fois physique et métaphysique, à laquelle lui-même est sujet : le vertige. Il lui consacre son nouveau livre Toucher le vertige, paru aux éditions Flammarion.
 

La certitude de la chute

Arthur Lochmann a choisi comme « Journée particulière » le 9 octobre 2014. Ce jour-là, alors qu'il tente l'ascension de l'Aiguille du Tour, dans le massif du Mont-Blanc, il est pris d'un immense vertige

Tout d'un coup, la digue de la concentration – concentration sur le rocher, sur les gestes, sur l'action – a sauté et la conscience du vide m'a explosé à la conscience. Je n'avais plus, comme perception, que cette image du vide. J'avais perdu tout repère dans l'espace.

Le jeune philosophe raconte avoir été entièrement envahi par la présence du vide. Le grand vide, sans bornes, et l’appel du glacier qui hurle plus bas. C’est finalement sa compagne de cordée qui le sort de cette sensation paralysante. Elle-même, en le rejoignant, sent en effet le vertige la gagner. D'une voix étouffée elle prononce quelques petits mots, « Arthur, j'ai peur ». La peur de son amie le rappelle au monde, la frayeur de l'une chasse celle de l'autre.

Il y a eu dans ce moment un rapport très fort entre la parole, la peur et l'altérité. Tout cela s'est résolu d'une heureuse manière.

Le vide en chacun·e de nous

Arthur Lochmann a donc décidé de se mettre à l’écoute du vertige tapi au fond de lui, pour tenter de l’approcher, de l’effleurer et, peut-être, de le toucher. Philosophe de formation, il a recherché ce que disaient les philosophes à propos du vertige. C'est un sujet que notamment Kant, Descartes ou encore Sartre ont abordé à leur façon. Pour Kant, par exemple, le vertige peut survenir face à l'immensité, quand « l'imagination s'effondre sur elle-même », c'est-à-dire lorsque la capacité à se constituer des images intérieures se trouve mise en échec par la profusion des choses qu'elle a à analyser, qu'elle ne parvient plus, alors, à synthétiser, à totaliser. 

On subit une sorte d'effroi à ne pas y parvenir. Mais on découvre aussi quelque chose de plus en nous, par-delà les limites de notre perception.

Descartes, quant à lui, se donne des règles qui lui permettront de s’orienter et de ne pas vaciller. C’est de cette manière qu’il prévient la menace du vertige. Il doute de tout, radicalement, de ce qu'il voit, de ce qu'il sent, mais il se fixe un point fixe : lui-même. Descartes peut douter de tout, sauf du fait que, quand il doute, il existe. C'est de là que lui viendra la célèbre formule « Je pense, donc je suis ».

La psychanalyse, également, s'est penchée sur la question du vertige, qu'elle considère parfois comme l'un des symptômes majeurs de l'angoisse. Il s'agit alors, pour ne pas être en proie au vertige, de reconnaître les liens qui nous traversent, les tissages dont nous sommes fait·e·s, pour transformer l'illusoire vide intérieur en espace.

Le vide est notre propre abîme, lorsque l'on n'est plus en mesure d'identifier l'espace intérieur, la façon dont on dépend des autres. C'est précisément ça le vertige : ne plus se sentir relié·e à rien.

Le charpentier qui avait peur du vide

Le 9 octobre 2014, au cours de cette « Journée particulière », ce n'est pas la première fois qu'Arthur Lochmann fait l'expérience du vertige. À une époque, le philosophe a même quasiment traqué ce vertige en s'imposant de vivre en hauteur le temps de l'apprentissage puis de la pratique du métier de charpentier. Il avait alors besoin de quitter l'université, où il avait passé, selon lui, trop de temps.

Cette expérience l'a aidé à développer une philosophie du toucher : le toucher pour comprendre que nous ne percevons le monde qu’en mouvement, activement. Arthur Lochmann s'inscrit dans le même courant de pensée que le philosophe américain Matthew B. Crawford, qui a décidé de tout plaquer pour devenir mécanicien. Il en a fait un livre Éloge du carburateur - Essai sur le sens et la valeur du travail (La Découverte, 2010).

Arthur Lochmann souligne qu'en montagne comme en tant que charpentier, il faut sentir la prise, sentir le bois, identifier les particularités, les rugosités, etc. ; il faut penser avec le corps, coordonner l’œil, le cerveau et la main ; il faut s’engager physiquement, il faut faire corps à plusieurs. Avec le recul des années, le philosophe reconnaît aujourd'hui tout ce qu'il doit à la charpente.

Je me suis rendu compte que tout ce que ça m'avait apporté, notamment dans la relation au corps, à la matière, au temps. Cette décision qui était un peu légère était en réalité l'une des meilleures de ma vie.

Les références des ouvrages cités dans l'émission

Les références des extraits et archives Ina diffusés dans l'émission

  • Une lecture des Méditations métaphysiques de René Descartes dans l'émission Les Vendredis de la philosophie, France Culture, 2003
  • Un extrait du livre Ils ne sont pour rien dans mes larmes d'Olivia Rosenthal (Verticales, 2012), lu par l'autrice dans l'émission Le Rendez-vous, France Culture, 2012
  • Un extrait de la conférence La Main ingénieuse de Hyacinthe Dubreuil diffusée dans l'émission Heure de culture française, ORTF, 1966
  • Un extrait du film L'Aventurier du Rio Grande de Robert Parrish, avec Robert Mitchum, 1959
  • Un extrait de la pièce La Leçon d'Eugène Ionesco, enregistrée pour l'émission Société des Comédiens Français, avec Jean Marchat, Denise Gence et Danielle Ajoret, France Culture, 1964

La programmation musicale du jour

  • Bernard Herrmann, "Vertigo Prelude and Rooftop", bande-originale du film Sueurs froides d'Alfred Hitchcock, 1958
  • “22”, Little Red, Tangle Eye & Hard Hair, "Early in the Morning", chant de prisonniers noirs américains enregistré par Alan Lomax, 1947 - paru sur le recueil Prison Songs, 1957
  • Asaf Avidan & The Mojos, "Reckoning Song", 2008
  • Et un extrait de : Louane Emera, "Je vole", extrait de la bande-originale du film La Famille Bélier d'Éric Lartigau, 2014

Le générique de l'émission

Isabelle Pierre, "Le temps est bon" (1971), remixé par Degiheugi, 2012

Les invités
Programmation musicale
Les références
L'équipe
Contact