Depuis le premier confinement, en mars dernier, Hélène Chevallier prend régulièrement des nouvelles de la maison de retraite Boris Antonoff, où la directrice, Valérie Mercier, s’épuise à tenter de concilier humanité et manque de moyens. Et quand la Covid arrive, le fragile équilibre est menacé.

Valérie Mercier, directrice de l'EHPAD Boris Antonoff à Saint-Malo
Valérie Mercier, directrice de l'EHPAD Boris Antonoff à Saint-Malo © Radio France / Hélène Chevallier

Mardi 10 novembre, un petit séisme ébranle l’EHPAD Boris Antonoff, ses 80 résidents et ses 67 salariés: deux employés ont été testés positif à la Covid. "Vous arrivez bien, Hélène!” lance Valérie Mercier dès l’entrée de l’établissement, qui dépend de l’Armée du Salut. La directrice vient de passer une nuit blanche, une de plus. Il faut prévenir les résidents, et leurs familles, qu’ils vont devoir rester dans leurs chambres, et être testés. 

Une réunion de crise est organisée. La directrice prévient aussi son équipe que les gestes barrières, appliqués depuis le début de l’épidémie, doivent encore être renforcés: plus question pour les salariés de partager un café lors de la pause, et “la pause cigarette, c’est un par un!”.  Quant aux résidents qui ne tiennent pas en place, ils pourront quand même se dégourdir les jambes:

Un par un, on les sort avec un masque, et ils vont dans le jardin. Sinon, ils vont être comme des lions en cage! 

Les résidents de l'EHPAD sont testés un par un
Les résidents de l'EHPAD sont testés un par un © Radio France / Hélène Chevallier

Le personnel fait le tour des chambres pour proposer aux résidents d’échanger avec leurs proches sur Whatsapp. Au détour d’un couloir, deux employées proposent de faire des heures en plus pour aider à donner les repas en chambre:  

Faut qu’on se serre les coudes, comme on a fait au premier confinement!

Lors du premier confinement, au printemps dernier, la maison de retraite avait pourtant fait de la résistance, et refusé d’appliquer à la lettre les consignes du ministère de la Santé qui recommandait d’isoler les résidents. “On ne l’a pas fait, car on a des locaux qui s’y prêtent” précise Valérie Mercier, “des locaux qui sont grands, avec une petite salle à manger à chaque étage, ils ont pu continuer de se voir à table et de faire des activités en petits groupes”. 

Avec l’une de ses résidentes atteinte d’Alzheimer, elle avait alors constaté la dégradation que l’isolement peut générer: “elle commençait à ne plus marcher, à ne plus s’alimenter, donc très vite on a remis en place la visite de sa famille, qui était à distance dans une pièce mais qui au moins voyait son parent, et je pense que c’est ce qui a fait qu’on a pu éviter des syndromes de glissement." 

L'appel visio remplace la visite quotidienne pour cette résidente centenaire
L'appel visio remplace la visite quotidienne pour cette résidente centenaire © Radio France / Hélène Chevallier

Ce choix de ne pas isoler totalement les résidents n’était pas sans risque pour la maison de retraite, qui craignait d’être tenue pour responsable si des résidents tombaient malades. Comme la première, la deuxième vague s’est finalement brisée sur l’EHPAD Boris Antonoff. Une seule résidente, âgée de 95 ans, a été contaminée. Elle tient le coup, et recommence à se lever de son lit et à marcher avec le kiné. 

Quant à Valérie Mercier, elle explique être guidée par cette simple question :  « aurais-je envie de vieillir là où je travaille ? » . Cette infirmière de formation s’est réorientée vers la direction d’EHPAD parce qu’elle aime travailler avec les personnes âgées, après avoir dirigé pendant sept ans le bloc opératoire d’une clinique où le contact avec les patients lui manquait (et puis « c’est pas toujours facile de travailler avec des chirurgiens » !). 

Des plannings du personnel "sur mesure", adaptés aux rythmes et aux besoins des résidents
Des plannings du personnel "sur mesure", adaptés aux rythmes et aux besoins des résidents © Radio France / Hélène Chevallier

Quand elle a pris la direction de la maison de retraite, à son ouverture il y a dix ans, elle a décidé de décloisonner les tâches. Pas question de voir « des aide-soignantes qui se fichent un peu de l’hygiène autour de la chambre parce que c’est pas elles qui vont nettoyer », ou de voir résident manger froid parce que l’agent qui lui amène le repas n’est pas celui qui doit l’installer pour diner. Ici, les plannings sont préparés « aux petits oignons », en concertation mais surtout en fonction des besoins des résidents :

Les résidents ne se réveillent pas tous à la même heure, donc les salariés n’ont pas besoin d’arriver tous en même temps. 

Si la directrice se félicite d’avoir instauré une bonne cohésion d’équipe, elle peine à recruter et se désole du manque de reconnaissance salariale dont souffre le personnel des EHPAD. 

C’est un métier merveilleux, mais avec des conditions de travail tellement difficiles, des horaires atypiques, un travail un week-end sur deux, aucun avantage… que les jeunes, ben, ils préfèrent faire autre chose ! Une aide-soignante chez nous elle gagne dans le meilleur des cas 1300-1350 euros ! 

Un métier encore très largement féminin, avec peu de salariés syndiqués. Et avec la crise sanitaire, la fatigue et la lassitude se font encore plus sentir. Le masque sur la figure depuis neuf mois, les congés d’été qui n’ont pas permis de vraiment se reposer, et le climat anxiogène, qui se répercute sur la vie privée : 

On ne voit personne, parce qu’il faut protéger les résidents et être raisonnables. 

Pourtant, les maisons de retraite vont avoir des besoins de recrutement massifs dans les années à venir, pour faire face au vieillissement de la population. Dans cinq ans, ce sont déjà 100.000 personnes de plus qui seront en perte d’autonomie. Dans cet EHPAD  de Saint-Malo, la liste d’attente est déjà longue de 540 demandes ! La plupart concernent des personnes atteintes d’Alzheimer, avec « des familles qui craquent à domicile, mais on n’a que 24 places et pas beaucoup de mouvements ». 

Visite matinale aux résidents
Visite matinale aux résidents © Radio France / Hélène Chevallier

Tanneguy Pialoux, le médecin coordonnateur de l’EHPAD, est assez alarmiste: « en ce moment à l’hôpital, je dirais que 15% des lits en gériatrie sont occupés par des personnes en attente d’EHPAD. Et les boomers ne sont pas encore arrivés à l’âge de la grande dépendance, ça va arriver dans dix ans". Pour lui, la crise de la Covid n'est pas la seule qui devrait nous préoccuper:

Il y a une crise sanitaire qui va arriver pour le papy-boom de la grande dépendance, d’une violence inouïe !

En attendant, salariés et résidents de la maison de retraite ont commencé à poser les décorations de Noël. Valérie Mercier passera les fêtes en famille, sans embrasser ses enfants, pour continuer de faire barrage au virus.

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