Olivier Legrain a déjà eu plusieurs vies: l'ancien communiste a fait fortune dans l’industrie, avant de se reconvertir comme psychothérapeute. Aujourd’hui il a créé un fond pour aider les migrants. Antoine Giniaux a rencontré ce millionnaire dont le cœur est resté à gauche.

Olivier Legrain, millionnaire philanthrope, dans son salon de thérapeute
Olivier Legrain, millionnaire philanthrope, dans son salon de thérapeute © Radio France / Antoine Giniaux

Peut-on être un millionnaire de gauche ? La question visiblement taraude Olivier Legrain, quand il évoque ses idéaux dans sa propriété de Neuilly, qui ressemble à une belle maison de campagne. L'ancien chef d'entreprise ne cesse de parler de ses "contradictions", quand on l'interroge sur sa fortune et son désir d'en redistribuer une partie. L'année dernière, il a créé un fond baptisé Riace, du nom du village italien qui a encouragé l’accueil des migrants. Il y a injecté 3 millions d’euros:

Je m’étais toujours dit que quand j’arrêterais ma carrière d’industriel, je voulais rendre à la société une partie de l’argent que j’avais gagné. [...] Que les gens soient traités comme ils ont été traités place de la République, ou que la sixième puissance du monde laisse autant de gens sous le périphérique pendant autant de temps, ça pour moi c’est inacceptable.

Sa fille avocate qui travaille pour la Cimade et son fils architecte ont contribué à renforcer cet engagement. Olivier Legrain affirme qu'il a des projets avec Grenoble ou Briançon pour financer des projets d'accueil, et que Riace a "mis une partie des tentes place de la République" à Paris, mais "sans vouloir faire de la politique".  

Pour comprendre ce qu’il y a derrière cet engagement, il faut remonter 52 ans en arrière: "Mai  68 m'a marqué à vie". Arrière-petit-fils de normalien, fils et petit-fils de polytechnicien, Olivier Legrain est programmé pour les études, mais il est happé par le mouvement. Dans la cour du lycée Buffon, dans le XVe arrondissement de Paris, résonnent des discours révolutionnaires. 

Il y avait un surveillant, on était encore en culottes courtes, qui a été à moitié défenestré, devant mes yeux. C’est vrai qu’on rentrait en permanence avec des coups de baguette. Ça semble inimaginable aujourd’hui.

Lui qui se définissait comme « Gaulliste de droite », dans la lignée de son père, commence à s’intéresser au programme commun. Il s’encarte au PC, où il reste neuf ans, secrètement, en parallèle de sa carrière, jusqu'aux révélations du dissident Soljenitsyne.

Passé chez Rhône Poulenc puis Lafarge, Olivier Legrain fait fortune en rachetant ses propres entreprises, avec l’aide d'autres salariés. Passionné d’économie, il se dit anti libéral et humaniste. Et il se sent très seul dans le paysage des patrons français, tous marqués à droite :

Lors d’une réunion de patrons, en 2007, j’ai demandé qui allait voter pour Nicolas Sarkozy ou Ségolène Royal. J’étais le seul à voter Royal. Pour eux, c’était quasiment l’arrivée des chars russes à Paris…

Après 2015, lorsque son entreprise, Materis, est vendue, il décide de s’installer comme psychothérapeute. Sa propre thérapeute qui l’encourage à « inventer son métier » de « coach dirigeant ».

C’est dans un salon rempli de livres, de tableaux et de bibelots qu’il reçoit ses patients. Des individus de tous horizons, des étudiants, des jeunes adultes, hommes et femmes. Depuis le confinement, il constate une violence intérieure qui émerge au jour, chez ceux qui viennent se confier. Dans son cabinet, on vient donc se livrer à cœur ouvert, mais aussi chercher des solutions, car Olivier Legrain se veut un thérapeute actif, lui l’ancien chef d’entreprise, habitué à bouger, à prendre des décisions, à remédier aux problèmes. 

Son grand projet, à côté du fond d’aide aux migrants, c’est la création d’une "maison des médias libres", pour accueillir des organes de presse: 

Il y a plein de petits médias de gauche, qui sont dans un équilibre économique hyper précaire. Pour moi le fait que la presse soit détenue par très peu de gens ayant du pouvoir économique, ça m’a toujours choqué.

Pour ce projet, Olivier Legrain est en discussion avec la mairie de Paris. Ce serait pour lui un moyen d'être encore "dans l'action". 

Du côté de la politique, en revanche, il se sent désormais un peu orphelin. Olivier Legrain se souvient d'un discours de François Mitterrand, qui s'adressait au "peuple de gauche", et ne voit pas qui pourrait aujourd'hui le représenter:

Macron a beaucoup de charme, c'est quelqu'un qui a des idées, une vision pour l’Europe. Je suis moins convaincu qu’il ait une vision pour mon pays, maintenant on peut pas dire qu’il est un homme de gauche. Maintenant qui pour représenter toutes les sensibilités de la gauche et des écologistes? Je ne vois pas.

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