L'inceste, un crime tabou, au cœur de la famille, toucherait au moins un enfant sur dix. Avec la publication du livre de Camille Kouchner, la parole semble s’être libérée mais le poids du silence reste lourd et les affaires d’inceste sont toujours délicates pour les policiers.

Mickaël, policier à la brigade des mineurs de Caen
Mickaël, policier à la brigade des mineurs de Caen © Radio France / Sophie Parmentier

Au commissariat de Caen, la brigade des mineurs est à l'étage. Derrière une porte bleue qui s'ouvre sur un couloir. A la porte des bureaux des enquêteurs, un espace de jeu : des peluches, des livres, des puzzles. Une fillette chantonne à une table à hauteur d'enfant, le matin où nous arrivons. Elle a à peine quatre ans. Une petite fille coiffée de couettes, qui se concentre sur une poupée qu'elle serre contre elle. L'enfant sort d'un des bureaux des enquêteurs, où elle vient d'être auditionnée. C'est dans l'un de ces bureaux que travaille le brigadier-chef Mickaël, regard doux et voix posée. 

"C'est très important de préciser à l'enfant qu'il n'y a pas de secret, pas de honte à parler, et que ce n'est pas de sa faute"

Cela fait onze ans qu'il exerce avec passion son métier de policier à la brigade des mineurs. _"Un mot qui me vient lorsqu'on évoque l'inceste, c'est le silence_", dit-il. "Le plus difficile est d'instaurer un climat de confiance. Il faut vraiment que l'enfant en face de nous ait confiance, c'est vraiment primordial", dit-il. Parfois, l'enfant demande à voir la carte de police de Mickaël Nicolas, qui leur montre quelquefois "pour détendre un peu l'atmosphère", mais aussi ses phasmes, étranges petites bestioles en forme de brindilles qui cohabitent dans son bureau. Une façon de donner confiance aux enfants, de les intriguer et les rassurer à la fois. C'est une mission délicate pour les policiers de la brigade des mineurs, que de faire parler un enfant. 

"C'est important de ne pas mentir à l'enfant, de leur dire que nous sommes policiers mais que nous; notre travail, c'est de parler avec les enfants pour savoir comment se passent leur vie". 

Naturellement, le policier n'agit pas de la même façon avec un enfant de quatre ans ou de seize ans, mais quelque que soit l'âge, il dit à chacun que dans son bureau, "il n'y a pas de secret, pas de honte, et surtout [...] je lui explique que ce n'est pas de sa faute". Posément, le policier précise que son travail "c'est de vérifier". Et son obsession, c'est de garder ce lien de confiance. 

Maude (le prénom a été modifié) a porté plainte pour un triple inceste
Maude (le prénom a été modifié) a porté plainte pour un triple inceste © Radio France / Sophie Parmentier

Maude est une jeune fille de 18 ans, joues rebondies, visage enfantin, regard malheureux. Elle nous demande qu'on l'appelle Maude, mais ce n'est pas son vrai prénom. Elle est venue pour la première fois dans le bureau du brigadier-chef Mickaël il y a quelques mois, pour dénoncer un triple inceste, de la part de son grand-père d'abord, puis son père, et son grand frère. Pour Maude, pousser la porte du commissariat a été une lourde épreuve :

C'était assez dur, je n'étais jamais entré dans un hôtel de police, et même si mon père m'a fait beaucoup de choses vraiment sales, je pensais quand même à lui, à tous les moments que je partageais avec lui durant mon enfance et je trouve ça vraiment dommage qu'il ait fait ça". 

C'est une amie qui a poussé Maude à se confier à la police. Parler l'a soulagée. Mais déposer plainte, et voir partir son père en prison, en détention provisoire, presque instantanément, a été un déchirement. Juste après son incarcération, son père lui a d'ailleurs écrit. "Et même si j'étais en colère contre lui, ça m'a touchée", dit elle. L'adolescente en veut presqu'autant à sa mère, à qui elle avait lancé des appels à l'aide face aux agressions, "elle m'avait demandé de garder le silence. Pour moi, c'est comme si j'avais plus de parents". Un silence qui pèse lourd dans ces affaires d'inceste, constate le brigadier-chef Mickaël :

La cellule familiale est souvent considérée comme un sanctuaire, un espace clos où il se passe des choses, mais il existe encore cette chape de plomb au-dessus de cette sphère familiale.

Mickaël ne sait pas s'il y a plus de faits qu'avant, mais il pense que les paroles se délient. Il enquête souvent en duo avec Virginie. Elle est récemment devenue la cheffe du groupe de "violences aux personnes" et du groupe "mœurs, pôle famille et violences intra familiales", vastes groupes qui englobent la brigade des mineurs. Comme Mickaël, elle est passionnée par sa mission. Comme lui, elle constate à quel point chaque enfant est déchiré quand il vient dénoncer l'inceste :

Le public s'imagine toujours le violeur ou l'agresseur comme quelqu'un de terrible, de violent, le bourreau, alors que l'inceste c'est aussi un père aimant, un grand-père que la victime adore et c'est la difficulté quand on a dans les auditions. La victime décrit ce qu'elle a vécu mais sans haine, sans violence, et nous en tant qu'enquêteur, il faut pas qu'on se dise qu'elle n'est pas atteinte.

Maude (le prénom a été modifié) se dit soulagée d'avoir dénoncé un triple inceste aux policiers de la brigade des mineurs de Caen
Maude (le prénom a été modifié) se dit soulagée d'avoir dénoncé un triple inceste aux policiers de la brigade des mineurs de Caen © Radio France / Sophie Parmentier

Virginie et Mickaël sont marqués par tous les témoignages des enfants qui, tout en dénonçant un parent, s'inquiètent pour leur père, leur grand-père, leur frère, leur oncle s'inquiètent presque toujours du sort de leur agresseur : "On sent bien qu'il [l'enfant] est complètement déchiré".

Les deux enquêteurs ont parfois devant eux des victimes si jeunes qu'elles apprennent à parler. Virginie et Mickaël assurent qu’ils mènent chaque enquête sans influencer l’enfant dans ses réponses, sans lui demander ce que papa ou maman lui a fait. Toujours laisser l'enfant parler, avec ses mots. Parfois, l’audition ne dure que quelques minutes, et se résume à des bribes de mots.

Pas simple de retenir l'attention d'une petite fille de trois, quatre ans. On va essayer de percevoir s'il y a des propos inquiétants. On est aussi attentif au non-verbal, des attitudes, des sourires...

Les enquêteurs insistent sur la nécessité pour eux de travailler avec la double hypothèse. Ne jamais être submergés par l'émotion, malgré l'horreur de ce que peut décrire un enfant. Toujours se demander si l'enfant dit vrai. Parfois, notamment en cas de séparations conflictuelles, les enquêteurs soulignent que l'enfant peut être manipulé par un parent, contre l'autre.

Dans un couloir de la brigade des mineurs de Caen
Dans un couloir de la brigade des mineurs de Caen © Radio France / Sophie Parmentier

On peut s'en rendre compte si l'enfant utilise des termes pas appropriés à son vocabulaire. Lors de notre entretien, il est très important de leur demander comment ils désignent les choses, comment ils appellent les parties de leurs corps. Notre but, ça va être de savoir ce qu'il s'est passé ou ce qu'il ne s'est pas passé. 

Et puis il y a toutes les situations où les victimes attendent des années, voire des décennies, avant de dénoncer l'inceste. "Souvent il y a eu un élément déclencheur dans sa vie, parfois ça peut être le fait d'avoir des enfants, parfois c'est d'avoir recroisé l'agresseur, ou parfois la mort de l'agresseur", explique le brigadier-chef Mickaël. Et souvent le plaignant dénonce pour qu'il n'y en ait pas d'autres 

Nous, dans notre rôle d'enquêteurs, plus les faits sont lointains, plus il sera difficile d'établir et de recueillir des preuves matérielles, restera l'aveu, la parole de l'un contre la parole de l'autre.

Mickaël comme Virginie ne pensent pas qu'il faille forcément allonger les délais de prescription. Souvent, même quand les faits sont prescrits, les enquêteurs de la brigade des mineurs de Caen entendent les plaignants. "Parce qu'il est important de prendre en considération la parole de ce plaignant, même si les faits sont prescrits, puis entendre le mis en cause même si les faits sont prescrits". Parfois, le mis en cause avoue et se sent soulagé. "On a vu des auteurs nous remercier de les avoir arrêtés", dit Virginie. 

Parfois, le plaignant se moque de la réponse pénale. Sa priorité n'est pas que son agresseur aille en prison ou non [...] le plaignant ou la plaignante souhaite simplement être reconnu victime.

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