C'est un moment d'Histoire, l'histoire de deux femmes mais aussi notre histoire, celle des rescapés des camps de la mort. La vie de Francine Christophe, 87 ans, bascule en 1940 quand son père est fait prisonnier de guerre. Yvonne Salamon, 76 ans, elle est née dans le camp de concentration de Bergen Belsen.

Francine Christophe avait dix ans quand elle est déportée en 1944 au camp de concentration de Bergen Belsen
Francine Christophe avait dix ans quand elle est déportée en 1944 au camp de concentration de Bergen Belsen © Radio France / Mathilde Dehimi

Dans son dernier livre, L'Enfant des camps (Grasset), Francine Christophe raconte comment "[s]on enfance s'est achevée alors qu'elle avait à peine commencée", un dimanche, le 26 juillet 1942, à la gare de la Rochefoucauld près d'Angoulême.

La fillette de huit ans est arrêtée avec sa mère dans un train qui venait de passer la ligne de démarcation. Elles tentaient de rejoindre un oncle et de fuir Paris. Le père de Francine Christophe a été fait prisonnier de guerre en 1940 et la vie est difficile pour les deux femmes juives dans la capitale. Ce statut de famille de prisonnier de guerre leur donnera quelques maigres "privilèges" comme aime à le rappeler Francine Christophe.

Pendant deux ans, elles sont déplacées de prisons en camps d'internement, Angoulême, Poitiers, Pithiviers, Beaune-la-Rolande et Drancy, deux fois.

Francine Christophe raconte : 

Drancy, je crois que je vais y voir une des choses les plus épouvantables de ma vie. J'ai vu arriver les milliers d'enfants. Ils étaient blessés, ils étaient sales, ils avaient les yeux morts, ils ne savaient plus pleurer. J'ai su beaucoup, beaucoup plus tard, après la guerre que tous ces enfants-là, c'est ce qu'on a appelé la rafle du Vel d'Hiv.

Elle a dix ans quand elle est déportée à Bergen Belsen

Au bout de presqu'un an, on a quitté Beaune-la-Rolande et on est retourné à Drancy. Drancy avait bien changé en ce sens qu'il n'était plus gardé par des gendarmes français mais par des SS. Le chef du camp (Aloïs Brunner, NDLR) était dur, mauvais méchant, avec un regard fixe, une voix monocorde quand il me parlait. Nous sommes passées dans son bureau. Je n'ai pas très bien compris de quoi il s'agissait. Mais j'ai su après que nous devions partir. On devait partir où ? Je ne le savais pas. Pour combien de temps ? Je ne le savais pas. On ne savait rien. C'est ainsi que nous sommes partis vers l'Allemagne. Sans savoir.

L'odeur de la mort à Bergen Belsen 

Du camp de concentration de Bergen Belsen, Francine Christophe se souvient d'abord de ce qui faisait office de soupe, qu'elle ne pouvait avaler le premier jour et dont elle va se contenter ensuite. "Vous voyez à quel point on était ignorant de tout ce qui allait venir. C'est sans doute ça la force de tous ces Allemands, c'était d'avoir réussi à ce qu'on ne sache rien." 

Elle parle aussi de la faim, du froid intense, - 20 °C, du typhus et de la dysenterie

On ne sait pas ce que c'est que d'avoir faim, mais ça fait mal, ça fait mal la vraie faim. 

La petite fille grandit au milieu des cadavres car le four crématoire ne suffit pas. Elle ne sent plus l'odeur de la mort qui rôde à des kilomètres autour du camp de Bergen Belsen. 

Au milieu de l'horreur, il y a pourtant un miracle qui lie Francine Christophe et Yvonne Salamon à jamais

Un morceau de chocolat

C'est Francine Christophe qui le raconte dans son premier livre. Elle se souvient que sa mère avait réussi à garder deux petits morceaux de chocolat de l'époque où en tant que femme de prisonnier de guerre, elle pouvait encore recevoir des colis à Drancy.

Un jour, elle demande à sa fille si elle peut donner ce chocolat à une femme arrivée enceinte au camp de Bergen Belsen et qui s'apprête à accoucher. Ce bébé s'appelle Yvonne Salamon, "un tout petit truc d'1,5 kilo" raconte amusée Francine Christophe.  

Cette histoire, son histoire, Yvonne Salamon a mis du temps à la connaître. Dans les années 2000, lors d'un colloque à Marseille où elle est invitée par Francine Christophe en tant que psychiatre, elle s'approche du micro et demande à parler à Francine avant de débuter son intervention. Elle lui tend alors du chocolat, la remercie et lui dit : "Je suis le bébé"

Ma mère ne m'a pas nourri véritablement. Il n'y avait rien à manger. Elle m'a nourri avec la soupe du camp et elle avait une petite boîte de lait en poudre qu'elle avait échangé contre je ne sais combien de rations de pain noir. Ça m'a sauvé. On s'est sauvé la vie mutuellement parce qu'elle voulait tellement me faire naître. Et je crois que c'est ce qui l'a tenue dans le camp. 

Yvonne Salamon est née dans le camp de concentration de Bergen Belsen
Yvonne Salamon est née dans le camp de concentration de Bergen Belsen © Radio France / Mathilde Dehimi

Des papiers d'identité avec des dates de naissance différentes

Pendant six mois, Yvonne est cachée sous les minces vêtements de sa mère. Elle ne pleure pas, ne geint pas. Un jour pourtant, Yvonne a crié, le jour de sa libération de Bergen Belsen. 

Elle rentre avec sa mère à Marseille en 1945, son père prisonnier de guerre depuis cinq ans vient aussi d’être libéré. Il passera d'ailleurs quelques temps comme médecin à Bergen Belsen après la libération du camp pour aider les malades du typhus et chercher sa femme. 

"Mon père n'est pas mon géniteur mais c'est mon père que j'ai beaucoup aimé. Et lui aussi" raconte Yvonne Salamon. Il la reconnait le 15 août 1945 à Marseille, une date et un lieu de naissance qu'Yvonne conservera longtemps sur ses papiers d'identité.

Sa mère a eu une histoire avec le résistant communiste Georges Salan avant son arrestation. Une histoire qu'elle a longtemps cachée à sa fille. En 1986, Yvonne reçoit de nouveaux papiers d'identité modifiés par l'Etat civil. Elle est née le 20 octobre 1944 à Bergen Belsen.

Avant son arrestation, la mère d'Yvonne Salamon, sage-femme, a joué un rôle actif dans la résistance dans la région de Marseille après avoir mis les frères et sœur d'Yvonne à l'abri. Grâce aux archives de sa mère et à des témoignages, elle a reconstitué toute l'histoire qu'elle raconte dans son livre "Je suis née à Bergen Belsen" (Plon). 

Elle transportait des documents d'une ville à l'autre, fabriquait de faux papiers. Elle a même accouché des femmes, elle leur fournissait de faux papiers pour elles et leur bébé. Elle a d'abord été arrêtée par la milice, elle n'a pas parlé alors qu'elle a été torturée par la milice française puis par la Gestapo allemande. 

Témoigner pour ne pas oublier

"Je serai peut-être la dernière survivante de la Shoah, dit avec gravité et sourire Yvonne Salamon, 76 ans, vous vous rendez compte de ma responsabilité." Elle est la seule à être née à Bergen Belsen et à avoir survécu.

Yvonne Salamon comme Francine Christophe témoignent pour que l'on n'oublie pas et que les jeunes générations sachent ce qu'il s'est passé dans le camp de concentration de Bergen Belsen. Mais l'une comme l'autre ne pourront jamais pardonner. "Ce n'est pas moi qui le dis, c'est le philosophe Paul Ricœur qui dit : "ce qui est inoubliable est impardonnable et pour moi, c'est inoubliable, donc impardonnable" explique Yvonne Salamon.

L'antisémitisme, le racisme, ça existe toujours. Tout ça vient de la paranoïa, de la peur, du mépris de l'autre. Il leur faut trouver des boucs émissaires. Et la paranoïa, c'est contagieux, ça se répand. 

Elle ne veut jamais retourner en Allemagne alors que Francine Christophe revient à Bergen Belsen régulièrement tous les deux, trois ans, avec des classes, avec sa famille. Elle échange aussi avec des Allemands "qui souffrent terriblement de ce que leurs ancêtres ont fait", dit-elle. 

A Bergen Belsen aujourd'hui, raconte Francine Christophe, il ne reste plus rien. Les Britanniques ont dû tout brûler au lance-flamme en libérant le camp à cause de l'épidémie de typhus. "Il n'y a rien, mais c'est une étendue verte, très belle. Il y a toujours la forêt autour. Cette forêt qui me semblait tellement noire, maintenant, je vois le soleil qui passe" raconte Francine Christophe

Sur le site du camp, des monticules de terre, correspondant aux charniers, avec une plaque indiquant le nombre de morts. 

C'est là, que je retrouve mon camp. Chaque fois que je vais à Bergen Belsen, j'ai besoin d'aller voir ces monticules, de poser ma main sur la plaque et de dire : "Salut les morts, je ne vous oublie pas !" 

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