Chirurgien à Damas, Hissam Saad participe aux premières grandes manifestations contre le régime de Bachar El-Assad, en mars 2011. Il soigne les blessés, avant d'être arrêté et torturé. En 2013, il fuit la Syrie pour la France. Il raconte ce combat inachevé, et son parcours de réfugié.

Hissam à sa fenêtre
Hissam à sa fenêtre © Radio France / Julie Pietri

Hissam Saad nous accueille chez lui, à Beauvais, dans un petit studio qui contraste avec sa vie d'avant dit-il d'emblée. En Syrie, ce chirurgien avait un bel appartement dans un quartier huppé de Damas, ses enfants faisaient "de belles études". Il aimait aussi faire la fête avec ses amis. En ce début d'année 2011, Hissam Saad délaisse pourtant les parties de cartes. Lui qui avait manifesté dans sa jeunesse contre le coup d'État du père de Bachar El-Assad retrouve le goût de l'engagement politique. La révolution a commencé en Tunisie, le souffle des Printemps arabes gagne la Syrie:

"On a commencé à s'organiser, moi et quelques amis en qui j'avais confiance. On a fait un groupe d'opposants pour manifester. On a réclamé un changement de la politique de la Syrie: nous devons avoir notre liberté, et le droit de voter, pas pour un seul président."

Les manifestations des 15 et 18 mars sont un succès, mais très vite, les forces du régime tirent sur la foule. Ce n'est pas une surprise pour Hissam Saad : "je savais que ce serait l'enfer, parce que c'est un régime qu'on connait très bien, il ne va pas céder"

Hissam à sa fenêtre
Hissam à sa fenêtre © Radio France / Julie Pietri

Appelé pour un blessé, il est attendu par quatre agents armés 

Alors le chirurgien commence à soigner les manifestants, à son cabinet ou dans des hôpitaux clandestins. Le premier blessé, il ne l'oubliera jamais, était un adolescent de 11 ans, Hamza : il avait jeté une pierre sur la police, et avait pris une balle dans le ventre. Hissam Saad lui sauve la vie. Pendant huit mois, le docteur est appelé parfois jour et nuit pour secourir les victimes de la répression. Il accepte les risques, galvanisé par l'espoir d'une révolution : "on attendait cela depuis 50 ans, qu'il y ait une révolte en Syrie."

Le 23 novembre 2012, Hissam Saad reçoit un nouvel appel, pour un blessé, lui dit-on, mais cette fois il s'agit d'un piège. Quatre hommes armés l'attendent à son cabinet médical, pour l'arrêter. Il comprendra après qu'il a été dénoncé:

"Moi j'ai été trahi par mon meilleur ami. Il m'a enregistré, chez moi, et il a passé ça aux services de renseignement. Le jour où ils m'ont kidnappé à mon cabinet, ils m'ont fait écouter les entretiens, et ils m'ont dit "si vous voulez, on pourra vous montrer ça en vidéo". En Syrie vous ne pouvez pas faire confiance à qui que ce soit."

Hissam se retrouve dans une cellule avec soixante-dix-sept autres prisonniers. Sans espace pour s'assoir ou dormir, ils souffrent de la gale, et du froid: "c'était catastrophique, comme être à poil dans la neige". 

"On fondait comme la neige et on demandait la mort"

Après une trentaine de jours, Hissam Saad est sorti de sa geôle avec une dizaine d'autres prisonniers. Ils retrouvent la lumière du jour, respirent un peu d'air frais, avant d'être emmenés dans un autre bâtiment des services de renseignement. Celui-ci est un lieu de torture, "tout ce que vous pouvez imaginer" se souvient Hissam. 

Lui-même reçoit des coups de fouets, puis se fait écraser le dos. Il tombe dans un coma de deux semaines. L'autre torture, c'est la faim : les prisonniers ne reçoivent qu'un peu de soupe et un morceau de pain, matin et soir. "On fondait comme la neige et on demandait la mort" témoigne Hissam, qui a perdu une cinquantaine de kilos.

Hissam Saad ne mourra pas. Il est au contraire transféré dans une prison, civile cette fois, où l'on "retape" un peu les prisonniers avant de les libérer. Jusque là, il n'avait aucune nouvelle de son fils ainé, âgé de 25 ans, qui faisait son service militaire, au début de la guerre. Hissam apprend alors que le jeune homme a refusé de tirer sur des opposants, qu'il a déserté l’armée et rejoint la rébellion, avant d’être abattu par un sniper.  

Hissam avait trois enfants. Son deuxième fils a été exfiltré en Allemagne, mais sa fille et sa femme sont toujours en danger, à Damas. Pour les protéger, et parce qu’il a peur d’être à nouveau arrêté, Hissam décide de partir pour le Liban. Puis il obtient un visa pour la France, qu’il connait bien pour y avoir travaillé, dans les années 1980. Il arrive avec sa famille en avion en juin 2013, ruiné et traumatisé. 

En France, la douleur du réfugié

En France, il entame le difficile parcours d'un réfugié.  L'association Revivre, l'a aidé, petit à petit, à remonter la pente. Hissam se retrouve sans argent, sans revenus, et "totalement déconnecté, j'avais perdu la tête". 

Sabrine fait partie de l'association Revivre. Sa première mission, dit-elle, c'est d'apporter du sourire, et de souhaiter la bienvenue :

"J'avais en face de moi une famille complètement détruite, je ne sais par quel miracle elle tenait encore debout. Et elle tenait debout, et dignement."

Vu l'horreur de la guerre, les Syriens obtiennent alors assez facilement le statut de réfugiés. Obtenir un logement, ou l'accès à l'assurance maladie, c'est bien plus compliqué, et difficile à comprendre, pour Hissam. Avec l'aide de l'association, il finit par obtenir un appartement. Après s'être un peu remis, au niveau physique et psychologique, Hissam souhaite aussi retravailler. 

Sa main, abîmée par la torture, ne lui permet plus d'exercer comme chirurgien. C'est comme médecin-urgentiste qu'il décroche, grâce à l'aide d'un ami, un premier contrat d'un an à Alençon. Un poste qui lui permet de gagner à nouveau sa vie et d'aider sa famille, mais qu'il ressent néanmoins comme un déclassement:

"Avant on m'appelait des urgences pour faire une intervention, maintenant moi j'appelle les chirurgiens. Cela me touchait à l'intérieur, mais je ne le montrais pas."

Puis Hissam Saad a travaillé dans un autre hôpital, mais son CDD n'a pas été renouvelé. À 66 ans, la perspective de la retraite l'inquiète.

Hissam Saad continue de suivre la situation en Syrie. Il échange via internet avec d'autres amis réfugiés en Europe. À distance désormais, ils parlent de ce pays qu'ils aimeraient voir changer:  "on est toujours révolutionnaires".

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