Rien ne le prédestinait à occuper l'un des plus hauts postes de la fonction publique : Youssef Badr, 39 ans, fils d'immigrés marocains, s'est hissé du Val d'Oise à la prestigieuse école nationale de la magistrature. Jean-Philippe Deniau a recueilli son témoignage : retour sur un parcours encore très minoritaire.

Youssef Badr, le magistrat qui vient de loin
Youssef Badr, le magistrat qui vient de loin © Radio France / Youssef Badr

Youssef Badr, 39 ans, fils d'immigrés marocains, avant dernier enfant d'une fratrie de 5, a grandi dans le 95, après des études dans le 93, il passe par l'Université d'Assas, et enfin, à Bordeaux il intègre la prestigieuse école nationale de la magistrature.

A 29 ans, il est procureur à Meaux, puis à Bobigny et Paris. A 36 ans, il est nommé porte-parole de la ministre de la justice Nicole Belloubet.

C'est un bonhomme tout fin, pas très grand, l'allure discrète, mais bavard aussi. Il a le regard sombre d'un procureur, on le croit triste parfois, mais ses sourires sont généreux. Youssef Badr marche à la confiance, il se livre quand elle est acquise, même si on sent que chaque mot est réfléchi, que chaque phrase est une démonstration. Comme si il avait dû apprendre très jeune qu'il aurait besoin toute sa vie de justifier de sa pertinence, comme si il était conscient encore aujourd'hui d'être une exception dans la magistrature. Quand Jean-Philippe Deniau l'a rencontré dans les bureaux de la presse judiciaire au vieux palais de justice de Paris, il a demandé à Youssef Badr comment il qualifierait son parcours sur une échelle allant du banal au miraculeux. Il a répondu : miraculeux. 

Après lecture de la dernière "transparence", l'ordonnance ministérielle réglant les changements d'affectation des magistrats. Une longue liste de plusieurs centaines de noms. Pas un seul n'a la même consonance que Youssef Badr.

Traverser le périphérique est la première grosse revanche de Youssef Badr sur la vie

Parce qu'à Villetaneuse, où il a commencé ses études, il a eu un prof qui lui a dit, les yeux dans les yeux, qu'il n'y arriverait jamais, qu'il n'y aurait jamais de place pour lui dans la magistrature. Le genre de discours qui démoralise un étudiant. Mais cette réflexion, Youssef Badr l'a prise comme un nouveau défi, un défi encore plus dur que tous ceux qu'il a relevés jusque-là. 

En juin 2006, il va, à nouveau sentir le poids du boulet de la différence à son pied, lorsqu'il va tenter de conquérir la forteresse de l'école nationale de la magistrature, seule entrée possible pour devenir magistrat. Dans le concours de l’ENM le gros morceau, c’est l’entretien individuel avec le jury, une épreuve de coefficient 6, - le plus gros coeff' de tout le concours - Le grand o, comme on l’appelle.

Vue de la façade de l'Ecole Nationale de la Magistrature, à Bordeaux
Vue de la façade de l'Ecole Nationale de la Magistrature, à Bordeaux © AFP / JEAN-PIERRE MULLER

Pendant sa formation, Youssef Badr connaîtra encore le poids de la différence. Quand, au cours d'un stage en juridiction, un magistrat lui reproche d'en faire trop, d'avoir toujours besoin de briller. Forcément Youssef Badr le prend mal. A un autre, on aurait dit qu'il s'investit beaucoup, mais à lui, on dit qu'il en fait trop. Et cet autre magistrat qui lui lâche cette phrase énigmatique : "C'est peut-être comme ça qu'on fait chez toi, mais ici, c'est pas ça". Résigné, Youssef Badr laisse couler, il sait déjà quel magistrat il voudra être en sortant de l'Ecole. Il choisit le parquet, obtient un premier poste à Meaux, et, à 33 ans, il retourne sur les terres de son enfance...

Nommé procureur à Bobigny en Seine-Saint-Denis, c’est un tournant dans sa carrière

La première fois que Jean-Philippe Deniau a croisé Youssef Badr, c'était dans les couloirs du ministère de la justice, en 2017. Il est nommé porte-parole de la nouvelle garde des Sceaux Nicole Belloubet. Youssef Badr ne faisait pas partie de cette petite communauté de magistrats qui aiment communiquer, qui savent combien c'est important de transmettre aux journalistes certaines informations qui en bout de chaîne, permettent au citoyen de comprendre l'institution et les décisions qu'elle rend. Comment a-t-il été repéré pour ce poste ? Lui même ne le sait pas. Mais peut-être que c'était parce qu'il s'appelle Youssef, pour une fois. 

Le tribunal de Bobigny, en Seine-Saint-Denis
Le tribunal de Bobigny, en Seine-Saint-Denis © Radio France / Corinne Audouin

Alors, pour permettre à d'autres Youssef de peut-être devenir magistrat, il parraine des étudiants avec l'association La grande famille. Des jeunes qui comme lui n'ont pas étudié le droit dans les facultés prestigieuses et rêvent de pousser les portes de l'ENM. D'ailleurs, Youssef Badr est aujourd'hui devenu coordonnateur de formation au sein de la grande école. Celle que le ministre de la justice Eric Dupond-Moretti qualifie d'école de l'entre soi.

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