Au début des années 2000, lorsque les signaux lumineux ont été automatisés, les gardiens sont partis, les uns après les autres. Au nord du Finistère, Marie Paule Le Guen a choisi de rester dans son petit logement au rez-de-chaussée du phare de Plounéour-Brignogan Plage, parce que "la mer est toute [sa] vie".

Marie Paule Le Guen, gardienne de phare dans le Finistère
Marie Paule Le Guen, gardienne de phare dans le Finistère © Radio France / Antoine Giniaux

C’est une sorte de presqu’ile, un promontoire rocheux au-dessus de la mer, sur lequel se dresse le Phare de Pontusval. Les vagues déferlent de chaque côté, le vent souffle en rafales, les embruns parfois claquent sur les fenêtres du petit appartement de Marie Paule Le Guen : "Et là, c'est rien encore, l'hiver quand ça souffle, ça souffle ! Quelques fois je ne peux pas sortir de chez moi".

Pour Marie-Paule Le Guen, il n'a pourtant jamais été question de vivre ailleurs, depuis qu'elle a pris le relais, en 1968, de l'ancienne gardienne du phare. Les éléments contribuent selon elle à forger un caractère particulier:

On dit que les gens de la côte sont nerveux, c'est le vent, la pluie, la mer, ça nous pousse à aller de l’avant […] Je suis contente quand je reviens. La mer c'est ma vie ! 

Marie-Paule Le Guen s'est habituée au roulement des vagues en bruit de fond, et à un certain isolement : "on est au bout du monde, là et je me plais". Quand elle ouvre ses fenêtres, la gardienne avise, à droite, l'île de Batz, à gauche, l'île Vierge, sans oublier qu'entre les deux il y a "beaucoup de rochers jamais découverts, très dangereux". Avant l'automatisation du phare, en 2003, Marie-Paule Le Guen a passé 52 ans à surveiller la mer.

Le phare de Marie-Paule Le Guen à Plounéour-Brignogan-Plages, au nord du Finistère
Le phare de Marie-Paule Le Guen à Plounéour-Brignogan-Plages, au nord du Finistère © Radio France / Antoine Giniaux

Tous les matins, elle montait en haut du phare, tirer les rideaux pour protéger la lampe, avant de la découvrir le soir. Bien qu'elle veille à entretenir les batteries, "quand ça se mettait à sonner la nuit, je faisais des bonds !", par peur d'une panne. Pour elle, ce fut un métier extraordinaire :

On a la responsabilité des autres, on sait qu'il y a du monde sur l'eau.

Aujourd'hui encore, quand elle ferme ses volets le soir, Marie-Paule Le Guen veille à ce que le phare de l'île de Batz soit bien allumé, "sinon je téléphonerais".

Cette responsabilité, la gardienne l'a exercée en élevant ses enfants, pendant que son mari naviguait en mer, parti à l'autre bout du monde pendant de longs mois. Si Marie-Paule Le Guen se voit forte comme les femmes de marin, elle reconnait que, pour les enfants, la situation n'était pas facile : "Quand il arrivait, c'était un inconnu pour eux […]. Les enfants avaient grandi entretemps, c'était toujours une remise en question".

Et pourtant, son fils aîné s'est engagé à 17 ans dans la marine marchande, comme son père. Ce dernier a bien essayé de l'en empêcher, "il ne voulait pas qu'il ait la même vie que nous, tout le temps séparés", en vain. 

Marie-Paule Le Guen sur le perron de son phare, à Plounéour-Brignogan-Plages
Marie-Paule Le Guen sur le perron de son phare, à Plounéour-Brignogan-Plages © Radio France / Antoine Giniaux

A bientôt 80 ans, Marie-Paule Le Guen est aussi le témoin d'une époque révolue, un temps où le Finistère était peuplé essentiellement de petits pêcheurs et paysans, qui étaient parfois les deux en même temps. Il n’y avait pas encore de touristes, et très peu d’argent, quand Marie-Paule travaillait dans la ferme de ses parents, où allait faucher sur la plage du goémon pour le vendre. 

Elle-même ne parlait pas le français quand elle est entrée à l'école, où le breton était interdit. Devenir gardien de phare, c’était la promesse d’un métier qui permettait de vivre en restant sur place, en Bretagne. 

Marie-Paule Le Guen a un peu de nostalgie dans la voix quand elle évoque "l'entraide d'autrefois", comme lorsque "tout le quartier faisait la moisson ensemble". Elle n'aime voir les jeunes absorbés par leurs smartphones pendant les repas de famille, "un truc que j'encaisse pas", mais quand elle pense à leurs perspectives, elle se dit qu'ils ne seront "sûrement pas si heureux que nous". 

Un autre phénomène pourrait assombrir l'horizon de la gardienne du phare de Pontusval : "avec le réchauffement de la planète, l'eau monte toujours, la mer ronge toujours". Trois à quatre mètres de dune ont été engloutis. "Peut-être qu'un jour on sera encerclés, moi je ne serais plus là".

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