Depuis son élection présidente du FN en 2011, Marine Le Pen a imposé un nouveau nom, exclu son père et les militants les moins présentables, et cherché des alliés. Les yeux rivés sur la présidentielle, malgré la fin de campagne ratée de 2017, car pour son conseiller Philippe Olivier, "on ne perd jamais, on apprend".

Marine Le Pen, dix ans qu'elle prépare l'extrême-droite pour prendre le pouvoir
Marine Le Pen, dix ans qu'elle prépare l'extrême-droite pour prendre le pouvoir © AFP / THOMAS SAMSON

Le 16 janvier 2011, Marine Le Pen est élue à la tête du Front national. C'est son père Jean-Marie Le Pen qui annonce les résultats devant le congrès du parti à Tours.

Sa fille l'assure alors "jamais peut-être une expression imagée de notre belle langue n'aura été aussi adaptée que celle de passer le flambeau". 

Une héritière, Marine Le Pen? Pas vraiment se souvient Philippe Olivier, à la fois beau-frère et conseiller influent, et témoin depuis 1979 des soubresauts de l'extrême-droite. En 2011, c'est Bruno Gollnisch qui représente le "FN historique", et il dispose de solides appuis. Face à ce rival, la fille du fondateur n'est pas d'emblée en position de force rappelle Philippe Olivier:

Contrairement à ce qu'on pense, Marine n'a pas hérité du parti […] On voit que Marine appelle des gens de l'extérieur à venir au Front national pour voter pour elle et engager la modernisation qu'elle souhaitait.

La "modernisation" de l'extrême-droite, c'est aussi le credo de Philippe Olivier. Lassé des dérapages négationnistes ou xénophobes de Jean-Marie Le Pen, et de sa gestion autoritaire d'un parti cantonné au registre protestataire, Philippe Olivier avait quitté le FN avec Bruno Mégret en 1998. Puis il choisit de rejoindre Marine Le Pen, officieusement d'abord puis ouvertement à partir de 2016, avant d'être élu député européen en 2019. En 2011, il pousse la nouvelle présidente à "rénover" le parti. Un "exercice compliqué", avec Jean-Marie Le Pen toujours présent:

Moi je souhaitais qu'en 2011 Marine "délepénise" le Front national, ce qu'elle ne fait pas, parce qu'elle essaye de trouver un compromis avec son père.

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Philippe Olivier se met alors en retrait quelque temps. De son côté, Marine Le Pen se prépare à sa première campagne présidentielle, en 2012. A ce moment-là s'ouvre au Front national une question cruciale, prémisse d’une fracture idéologique: comment s’élargir, comment grandir ? D'un coté, ceux qui prêchent pour "l'union des droites", comme aujourd'hui encore Marion Maréchal. De l'autre, ceux qui veulent "l'union de tous les patriotes de gauche et de droite", comme Florian Philippot et Philippe Olivier:

A partir de 2011, moi j'ai toujours pensé qu'il fallait élargir le cercle, peut-être changer de nom aussi, et essayer de trouver avec d'autres des convergences pour aller vers la victoire. J'avais suggéré cette idée de mouvement bleu Marine, qui aurait préfiguré un grand parti.

Ce rassemblement bleu Marine, première tentative de fédérer, sera un échec, ne ralliant que des micros partis insignifiants. Mais Philippe Olivier estime qu'il a "préparé le travail pour créer le Rassemblement national". Cet isolement politique n'empêche pas le Front national de remporter des victoires dans les urnes, à commencer par une dizaine de villes aux élections municipales de 2014:

Moi je me souvenais du temps ou on avait gagné Orange, Toulon… et là on avait de nouveau quelque chose de formidable qui se produisait, avec également des élections au premier tour, ce qui voulait dire qu'on commençait à casser le plafond de verre.

Depuis, le RN a fait un excellent score aux européennes 2019 (en tête avec 23,31% des voix pour la liste menée par Jordan Bardella) mais enregistré des résultats décevants aux municipales 2020 (défaite dans deux villes gagnées en 2014, Le Luc et Mantes-la-Ville). Au-delà de ces scrutins demeure la difficulté d’élargir le socle électoral, de convaincre les classes moyennes. Marine Le Pen reste en quête de crédibilité, sur les sujets économiques notamment, pour gagner des voix au-delà de son socle électoral.

Ces débats idéologiques ont ravivé la guerre larvée entre Jean-Marie et Marine Le Pen. En 2015, après le dérapage de trop, des commentaires réitérés sur les chambres à gaz pendant la seconde guerre mondiale, Jean-Marie Le Pen est finalement exclu du Front national. Il exprime sa colère sur Itélé.

Etre persécuté par la direction du mouvement que l'on a fondé, et quand la présidente de ce mouvement est sa propre fille, je crois que c'est assez éprouvant en effet!

C'est l'apogée de la "dédiabolisation" du parti d'extrême-droite, voulue par Marine Le Pen. Le Front national se veut plus présentable, la direction écarte les tendances traditionalistes, racialistes, monarchistes, qui faisaient partie de l’extrême droite historique. 

Marine Le Pen impose de nouveaux thèmes, comme la République ou la laïcité. Mais certains fondamentaux demeurent, comme la lutte contre l'immigration et le multi-culturalisme. Philippe Olivier, officiellement réintégré en 2016, est lui-même issu du courant "identitaire", et un pourfendeur virulent de l'immigration: il est obsédé par ce qu'il perçoit comme un risque de "submersion" de l'Europe, même s'il se défend d'être "monomaniaque".

La présidentielle de 2017 va montrer à la fois le succès et les limites de la stratégie de Marine Le Pen: elle se hisse au second tour, rallie le souverainiste Nicolas Dupont-Aignan, mais elle s'emmêle les pinceaux sur la sortie de l'euro et rate le débat face à Emmanuel Macron.

Pourtant, la campagne avait connu un bon démarrage avec une dimension sociale inédite pour le Front national. "Contre la droite du fric et la gauche du fric, je suis la candidate de la France du peuple!" clamait Marine Le Pen. Une nouvelle illustration de son désir d'élargir les thèmes de prédilection et l'audience de l'extrême-droite explique son conseiller Philippe Olivier:

Je pense que Marine a toujours eu l'idée de montrer qu'on est un parti de gouvernement, qu'on a vocation à diriger le pays. 

Dans l'entre-deux tours, Philippe Olivier est l'artisan de l'alliance avec Nicolas Dupont-Aignan, annoncée le 29 avril 2017. "Lui a quelques exigences, notamment sur l'euro, ce qui est tout à fait légitime" raconte Philippe Olivier. Sauf que cette question va plomber le débat de l'entre-deux tours de Marine Le Pen. 

La sortie de l'euro figurait parmi les propositions du Front national, mais l'accord avec Nicolas Dupont-Aignan n'en fait plus une priorité. La presse souligne que la position de Marine Le Pen n'est plus très lisible. En réalité, c'est depuis longtemps une ligne de fracture au sein du parti, entre ceux qui défendent le retour au franc (comme Florian Philippot) et ceux qui veulent tempérer cette position (comme Marion Maréchal), qui est un frein pour beaucoup d'électeurs. 

Pendant le débat télévisé du 3 mai,  Emmanuel Macron s'empare du sujet pour mettre sa rivale en difficulté:

Emmanuel Macron: Donc on revient au franc, vous proposez bien de sortir de l'euro?

Marine Le Pen: Non je veux renégocier pour que l'euro on s'en libère et on le transforme en monnaie commune […]

Emmanuel Macron: Non mais à quoi servira l'euro?

Marine Le Pen: Mais c'est une monnaie commune, c'est un panier, ça a existé…

Emmanuel Macron: Ça a existé quand?

Marine Le Pen: Mais ça a existé, juste avant l'euro! Et oui, et oui, et oui…

Emmanuel Macron: C'était quoi?

Marine Le Pen: Ben c'était l'euro.

Le conseiller Philippe Olivier assiste au débat depuis la loge réservée aux invités. S'il veut bien reconnaître que Marine Le Pen s'est peut-être montrée trop agressive ("très offensive" dit-il), il estime en revanche que l'inflexion sur l'euro était "plutôt bénéfique, puisque elle nous permettait de commencer à évoluer vers une sortie de cette question-là." Des leçons à retenir de cet épisode? "On ne perd jamais, on apprend" assure Philippe Olivier.

L'échec de 2017 ouvre une nouvelle crise interne. Le numéro 2 du parti, Florian Philippot, claque la porte après des semaines de tension.  Puis, comme pour mieux tourner la page et affirmer sa stratégie tournée vers la prise du pouvoir, Marine Le Pen décide de rebaptiser le Front national en Rassemblement national. Ce choix rencontre des résistances en interne, mais pour Philippe Olivier ce changement de nom était nécessaire pour marquer la rupture avec l'ancien FN:

D'abord on passe de "front", front ça veut dire confrontation, à "rassemblement" qui veut dire ouverture.

Et sur le fond? Si Philippe Olivier souligne que Marine Le Pen a fait évoluer le parti, par exemple en renonçant au rétablissement de la peine de mort, il reste toujours des fondamentaux de l'extrême-droite, au premier rang desquels la question de l'immigration:

Sur l'immigration il y a quand même une idée qui prédomine c'est qu'on avait raison avant tout le monde, et qu'on continue, et qu'on a de plus en plus raison parce que ce qui nous attend c'est une submersion!

Si le parti d'extrême-droite tente de faire peau neuve, il traîne quelques boulets: une dette colossale (25 millions d'euros en 2018), des ennuis judiciaires (un procès en correctionnelle devrait notamment s'ouvrir cette année dans l'affaire des assistants des députés européens, soupçonnés d'avoir été mis à disposition du parti en France).

De son côté, Marine Le Pen a déjà prévu de quitter la présidence du RN dans les mois à venir, pour se consacrer entièrement à son objectif, la présidentielle de 2022. Son conseiller Philippe Olivier espère bien la voir prendre sa revanche:

La défaite n'est pas une option. Vous savez l'affrontement Giscard Mitterrand,  il y a eu deux épisodes, 1974 et 1981, l'histoire peut se répéter, et Marine peut gagner le match retour sans grande difficulté si le clivage nationaux / mondialistes est bien posé.

Et à 15 mois du scrutin présidentiel, un sondage Harris interactive réalisé pour l'Opinion donne Marine Le Pen en tête du premier tour, entre 26 et 27% quelque soit la configuration et les autres candidats de droite ou de gauche. Un socle électoral solide donc, acquis au fil de ces dix ans. Mais insuffisant à priori pour espérer remporter un second tour. A moins de l'élargir considérablement en allant chercher les retraités et les classes moyennes. Pour ça, Marine Le Pen envisage une candidature moins partisane, plus libre, et pourrait quitter la présidence du parti en juillet, lors du congrès à Perpignan. 

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