Pour commencer votre soirée avec votre Very Good Trip préféré voici la chanson sans doute la plus lumineuse de l’histoire du rock, en même temps l’œuvre d’un des individus les plus sombres associé à cette musique.

Portrait du producteur, auteur-compositeur et acteur Phil Spector en 1970.
Portrait du producteur, auteur-compositeur et acteur Phil Spector en 1970. © Getty / Michael Ochs Archives

Be My Baby, comment résister à ça ? Bien sûr, il faut avoir conservé un cœur d’enfant, oui, pour vibrer quand on écoute cette chanson, il faut être demeuré capable de s’exalter, avec une naïveté intacte, du bonheur infini promis par un amour naissant. D’y voir la naissance, l’aube du monde, baignée de la plus belle lumière, annonçant le premier bonheur sur la Terre. Il faut être aussi capable d’envisager, inversement, dans la fin d’un amour le crépuscule, d’y voir le déluge, la Terre qui s’ouvre, la catastrophe ultime, la fin du monde, quoi. 

Phil Spector disait des chansons qu’il créait qu’elles étaient, je cite, :

de petites symphonies destinées aux enfants. Je construis mes disques, a-t-il déclaré un jour, au sommet de sa gloire, au début des années soixante, comme un opéra de Wagner. Ils commencent simplement et s’achèvent dans une dynamique qui leur donne une direction, un sens, un but. Tout est dans ma tête, c’est comme si je les avais rêvés avant. Je les conçois comme des films d’art ». 

Des propos qui ont de quoi surprendre si on n’a qu’une vague idée, voire aucune, de qui était Phil Spector. On a appris la semaine dernière sa mort, à l’âge de quatre-vingt-un ans, dans la prison californienne où il purgeait une longue peine pour homicide, j’y reviendrai, bien sûr. Phil Spector n’était pas connu comme chanteur, ni même comme instrumentiste, même s’il était un excellent guitariste, formé au jazz. Ni même comme compositeur de chansons à part entière, il a toujours eu d’excellents collaborateurs. 

Non, Phil Spector fut un chef d’orchestre, un metteur en scène musical, un sculpteur de chansons et de matière sonore sans précédent et sans successeur. Alors il faut lever une ambiguïté induite par le terme de producteur en français. 

En général je l’évite dans le cadre de cette émission parce que je me suis rendu compte, plusieurs fois, que les non-connaisseurs croient qu’il s’agit d’un entrepreneur en musique, comme on parle d’un producteur de cinéma. Or, le producer, en anglais, c’est ce qu’on désigne, dans un lexique académique, comme le réalisateur artistique en français. Celui qui supervise l’enregistrement et le met en scène. Comme un chef de chantier, si vous voulez. En général les producers ne se mettent pas en avant, ne sont pas des stars. Or Phil Spector fut un producteur, entre guillemets, qui s’est bâti un rôle à la hauteur de sa mégalomanie, hors du commun. Un empereur tout-puissant qui conduisait ses troupes de chanteuses et de musiciens comme Napoléon sa Grande Armée : exalté, charismatique, visionnaire, fascinant pour qui travaillait à ses côtés. 

Mais, et il faut le souligner, d’emblée, un être humain insupportable, odieux, voire effrayant, en dehors du studio, et ce dès ses débuts à la fin des années cinquante. Pour reprendre les propos du New Yorkais Jerry Leiber, qui composa certaines des meilleures chansons de son temps, en duo avec son compère Mike Stoller, notamment pour Elvis, je le cite :

avant Spector on avait vu des compositeurs réaliser eux-mêmes leurs chansons en studio mais personne, avant lui, n’avait maîtrisé l’ensemble à ce point. 

Les chansons que Spector a réalisées, tout le monde ou presque en connaît quelques-unes, pas beaucoup, au fond : Be My Baby, Da Doo Ron Ron, Baby I Love You, interprétées par des trios vocaux féminins, les Crystals et les Ronettes. En partie parce que les yéyés français les ont reprises dans les années soixante. Mais la force de Spector, c’est que presque chacune des chansons qu’il a créées et mises en scène comme un démiurge, ont une intensité unique, une sorte de démesure qui donne le vertige et semble parfois proche de la folie. 

Je me permets de citer Bruce Springsteen, je ne sais pas quand il a dit ça,  je l’ai relevé dans un  article :

Les disques de Phil donnaient l’impression de se tenir au bord du chaos, il y avait en eux une violence enrobée de douceur, comme un sucre d’orge, c’étaient de brefs orgasmes qui laissaient ensuite la place au vide. La grande leçon de Phil, c’était le son. Le son, c’était son langage ». 

Voilà qui est remarquablement résumé.

The Ronettes : « Be My Baby » extrait de la compilation « Be My Baby : The Very Best of the Ronettes » 

The Teddy Bears : « To Know Him Is to Love Him » extrait de la compilation « To Know Him Is to Love Him - The Best of » 

The Paris Sisters : « I Love How You Love Me » extrait de la compilation « I Love How You Love Me » (Remastered) 

Ben E. King : « Spanish Harlem » extrait de la compilation « Spanish Harlem » 

The Crystals : 

  • « Uptown » extrait de la compilation « Phil Spector Presents the Philles Album Collection » 
  • « He’s a Rebel » extrait de la compilation « Phil Spector Presents the Philles Album Collection » 
  • « There’s No Other Like My Baby » extrait de la compilation « Wall of Sound : The Very Best of Phil Spector 1961-1966 » 

Bob B. Soxx and the Blue Jeans : 

  • « Zip-a-Dee-Doo-Dah » extrait de l’album « Zip-a-Dee-Doo-Dah » 
  • « Da Doo Ron Ron (When He Walked Me Home » extrait de la compilation « Da Doo Ron Ron (The Very Best of the Crystals) » 
  • « All Grown Up » extrait de la compilation « Da Doo Ron Ron (The Very Best of the Crystals) » 
  • « Not Too Young to Be Married » extrait de la compilation Artistes divers « Wall of Sound : The Very Best of Phil Spector 1961-1966 »

The Crystals : 

  • « Then He Kissed Me » extrait de la compilation Artistes divers « Wall of Sound : The Very Best of Phil Spector 1961-1966 » 

The Ronettes : 

  • « Baby, I Love You » extrait de la compilation « Wall of Sound : The Very Best of Phil Spector 1961-1966 » 
  • « So Young » extrait de la compilation « Phil Spector Presents the Philles Album Collection » 

Darlene Love : « A Fine, Fine Boy » extrait de la compilation Artistes divers « Wall of Sound : The Very Best of Phil Spector 1961-1966 » 

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