Very Good Trip vous propose de retrouver notre génie maudit de la semaine. Enfin, heureusement pas lui, mais les créations célestes qu’il nous a laissées.

Le groupe The Ronettes avec leur producteur, Phil Spector, en 1960.
Le groupe The Ronettes avec leur producteur, Phil Spector, en 1960. © Getty / Gab archive / Redferns

Phil Spector s’est présenté comme le plus grand « producer » de son temps. Au sens de réalisateur artistique. Mais c’est très peu dire. Spector fut en vérité un maître, voire un tyran, un dictateur du studio d’enregistrement. Et en vérité une star bien plus grande que les interprètes passés entre ses mains, du moins avant sa collaboration avec une partie des Beatles, qui l’a fait provisoirement échapper au statut de has been. 

« Unchained Melody », qu’on vient d’entendre, paru en 1965, donc, était un air de comédie musicale des années cinquante. Spector et son équipe l’ont entièrement remodelé. Les interprètes qu’il avait choisis étaient un duo vocal blanc de Los Angeles, du nom des Righteous Brothers. 

C’est le public noir de la ville les avait surnommés comme ça, les frères vrais de vrais, à peu près, parce que ces deux-là, un petit Blond, Bobby Hatfield, et un grand brun, Bill Medley, chantaient comme des Noirs. On a d’ailleurs commencé à employer, à propos d’eux et d’autres, l’expression de « blue-eyed soul », soul aux yeux  bleus. Hatfield avait cette haute voix de ténor et Medley, une voix profonde de baryton. 

Alors je vous disais que « Unchained Melody » a été un des sommets de la période, 1965. Oui mais d’une manière totalement anachronique. Comparez cette chanson, mettons, à « Like a Rolling Stone » de Bob Dylan ou à « Paint It Black » des Rolling Stones, sortis la même année : « Unchained Melody » a quelque chose d’archaïque. Oui, cette théâtralité dans le chant, cette orchestration symphonique auraient été plus de mise, en 1965, dans un opéra que dans une chanson de variété à la mode. 

Phil Spector travaille encore à l’ancienne : c’est lui qui contrôle tout, non seulement il choisit ses interprètes, mais il change leur nom, façonne leur image, emploie sa propre équipe de musiciens, formés au jazz comme lui. Des méthodes tyranniques d’un  autre temps, que les jeunes générations ont balayées, mais que Spector parvient encore, pour peu de temps, à faire perdurer. 

Pourquoi? Parce qu’il a de l’or entre les mains. Il a à son actif au moins une demi-douzaine de tubes et l’arrivée des Beatles, Stones, Kinks et autres, ne l’a pas démodé, comme la plupart de ses confrères. Spector est extrêmement jeune, il n’a que vingt-quatre ans en 1965, l’âge de Dylan et de Lennon. Il a été millionnaire à vingt ans et il a l’image charismatique d’une star : chemises à jabot, lunettes noires, magnétisme mystérieux. Il a créé son propre mythe, qui fascine les journalistes : celui d’un créateur reclus et perfectionniste, ce qui est indéniable, auquel certains prêtent dans un studio d’enregistrement, certains pouvoirs de sorcellerie. 

On parle toujours, à propos de Spector, de son fameux « wall of sound », sa muraille sonore. En fait il s’agissait plutôt d’une cascade sonore, d’une espèce de chute du Niagara à travers laquelle semblaient chanter ses interprètes, qu’on aurait dit enfermés dans une grotte, comme s’ils appelaient au secours. Spector avait ses techniques, empiriques, d’écho, ses superpositions d’instruments : trois pianistes jouant les mêmes accords à l’unisson, parties de batterie doublées, chœurs wagnériens, etc. Les musiciens constituant son équipe, tous formés au jazz, comme lui, je vous l’ai dit, étaient les meilleurs possibles : le batteur Hal Blaine, les guitaristes Barney Kessell et Glen Campbell, le pianiste Leon Russell, la bassiste Carol Kaye, voilà les noms d’une partie des noms de ceux qu’on a appelés par plaisanterie la « Wrecking Crew », l’équipe de démolisseurs. Mais ce son n’était pas que le fruit d’une recherche technique. 

Spector cherchait en fait le son qui correspondait à ce mélange de lumière et de noirceur, de désespoir qu’il avait en lui, dans sa tête. Je vais citer ici un commentaire très pénétrant de Jim Iovine, un ingénieur du son qui a travaillé très jeune avec John Lennon et Bruce Springsteeen et a fondé la compagnie Interscope, derrière le succès de Eminem : 

Spector a ajouté à la musique une théâtralité qui n’existait pas avant lui. Réaliser des disques sombres et des disques pop, c’est deux choses distinctes. Quand on arrive à combiner ces deux mondes, on atteint la grandeur. Non seulement il a réussi ça mais il l’a inventé ». 

Non, personne n’avait eu l’idée d’une chanson d’amour commençant par le bruit du tonnerre, où une jeune fille se demande, alors qu’elle marche sous la pluie, si le garçon de ses rêves apparaîtra un jour dans sa vie. Peut-être jamais.

The Righteous Brothers : « Unchained Melody » extrait du coffret Artistes Divers « Phil Spector - Back to Mono (1958-1969) » 

The Ronettes : « Walkig in the Rain » extrait de la compilation « Be My Baby : The Very Best of the Ronettes » 

The Righteous Brothers : 

  • « You’ve Lost That Lovin’ Feelin’ » extrait du coffret Artistes Divers « Phil Spector - Back to Mono (1958-1969) » 
  • « Just Once in My Life » extrait du coffret Artistes Divers « Phil Spector - Back to Mono (1958-1969) » 
  • « (I Love You) For Sentimental Reasons » extrait du coffret Artistes Divers « Phil Spector - Back to Mono (1958-1969) » 
  • « Ebb Tide » extrait du coffret Artistes Divers « Phil Spector - Back to Mono (1958-1969) » 

Ike & Tina Turner : 

  • « River Deep - Mountain High » extrait du coffret Artistes Divers « Phil Spector - Back to Mono (1958-1969) » 
  • « I’ll Never Need More Than This » extrait du coffret Artistes Divers « Phil Spector - Back to Mono (1958-1969) »  

The Ronettes : « I Can Hear Music » extrait de la compilation « Be My Baby - The Very Best of the Ronettes »  

The Checkmates Ltd. : « Love Is All I Have to Give » extrait du coffret Artistes Divers « Phil Spector - Back to Mono (1958-1969) » 

Ike & Tina Turner : « Save the Last Dance for Me » extrait du coffret Artistes Divers « Phil Spector - Back to Mono (1958-1969) » 

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