Texte lu par Elisabeth de Fontenay :

" C’est devant l’Eglise Sainte-Victoire qu’avait lieu, peu après chaque rentrée des classes, le départ des hirondelles. En effet, dans le haut de la rue, élargie à cet endroit,étaient tendues un grand nombre de fils électriques (….) qui servaient autrefois à la manoeuvre des tramways et qui, désaffectés, n’avaient pas été démontés.

Au premier froid (….) les hirondelles,qui volaient généralement au dessus du front de mer, sur la place devant le lycée ou dans le ciel des quartiers pauvres, piquant parfois avec des cris perçants vers un fruit de ficus, une ordure sur la mer ou un crottin frais, faisaient d’abord des apparitions solitaires dans le couloir de la rue Bab-Azoun, volant un peu bas à la rencontre des tramways, jusqu’à ce qu’elles s’élèvent d’un seul coup pour disparaître dans le ciel au-dessus des maisons.

Brusquement, un matin, elles se tenaient par milliers sur tous les fils de la placette Sainte Victoire, sur le haut des maisons, serrées les unes contre les autres,hochant la tête au dessus de leur petite gorge demi-deuil, déplacant légèrement leurs pattes en battant de la queue pour faire place à une nouvelle arrivée, couvrant le trottoir de leurs petites déjections cendreuses, et ne faisant à elles toutes qu’un seul piaillement sourd, hérissé de brefs caquètements, conciliabule incessant qui depuis le matin s’étendait au dessus de la rue, s’enflait peu à peu pour devenir presque assourdissant quand le soir était là et que les enfants couraient vers les trams du retour, et cessait brusquement sur un ordre invisible, les milliers de petites têtes et queues noir et blanc s’inclinant alors sur les oiseaux endormis.

Pendant deux ou trois jours,venus de tous les coins du Sahel,et de plus loin parfois,les oiseaux arrivaient par petites troupes légères,essayaient de se caser entre les premières occupantes et, peu à peu, s’installaient sur les corniches le long de la rue, de chaque côté du rassemblement principal, augmentant au fur et à mesure au dessus des passants les claquements d’ailes et le pépiement général qui finissait par devenir assourdissant.Et puis,un matin, aussi brusquement, la rue était vide. Dans la nuit, juste avant l’aube, les oiseaux étaient partis ensemble vers le sud. "

Albert Camus, Le premier homme , Gallimard,1994, p.200-201

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