Texte lu par Elisabeth de Fontenay :

"Et puis, un jour encore ensoleillé d'octobre, il est arrivé au centre hippique du Brévedent, l'oeil haut, droit, vertueux, humant cet air qu'il ne connaissait pas avec une curiosité enfantine et une élégance naturelle. J'eus aussitôt le coup de foudre pour ce trotteur français d'un beau bai qui avait, comme je les aime, la tête en col de cygne, l'épaule fine et le garrot haut. Eaubac était né à Sées, dans l'Orne, d'Oligo et de Mina du Vivier, laquelle descendait de deux cracks : Gelinotte et Carioca II. On voit par là qu'il était de bonne famille. Il se distinguait par son encolure rouée, une adorable tache blanche au milieu du front et une autre, coquine, laiteuse, au-dessus de l'oeil gauche qu'ont eût dit maquillé par une main artiste et négligente. Il n'avait pas cinq ans et ne savait rien faire sinon séduire en se plaçant. (...)

C'est pendant ses premières semaines au Brevedent, semaines d'aprentissage et de découvertes respectives, qu'Eaubac m'a le plus attendri, intrigué, captivé. En promenade, en randonnée, en endurance, je lui montrais, en lui parlant beaucoup, en caressant son encolure raidie par la surprise, comment vaincre une panique sans objet, passer sans broncher devant une bâche secouée par le vent, ne pas faire d'écarts quand les feux s'envolaient dans les champs ou quand un chevreuil grimpait à nos côtés la colline de Blangy-le-Château,et aussi se tenir droit en descendant le long des pentes où il avait tendance à glisser sur les fers et les fesses tel un enfant. (...)

Il fallait compter avec le temps, ne jamais trop lui demander, se réjouir, en le flattant, d'un invisible progrès, et toujours lui offrir, dans l'effort, une petite occasion de fuite. J'ai adoré l'aider à trouver tranquillement son identité, l'entendre m'accueillir, quand je venais le chercher dans son box, avec un reniflement de plaisir et, au terme de reprises délicates, sentir son chanfrein se frotter lourdement contre mon dos, maculer mon blouson d'une bave méritante, me pousser enfin vers la porte qu'il passait avec le sentiment jovial du devoir accompli. Ce jeune lovelace était un bon élève."

Jérôme Garcin : "La Chute de cheval"

Rediffusion de l'émission du 16 janvier 2011

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