Texte lu par Elisabeth de Fontenay : Hugo von Hofmannsthal, Lettre de Lord Chandos , Gallimard, 1980, p75.

Ainsi, récemment, j’avais donné ordre de verser en abondance du poison pour les rats dans les caves à lait d’une de mes métairies. Vers le soir, je sortis à cheval sans plus songer, comme vous le présumez, à cette histoire. Alors, tandis que mon cheval avance au pas dans la haute terre d’un champ retourné et que je ne découvre rien de plus inquiétant à proximité de moi, qu’une couvée de cailles apeurées et au loin, au-dessus de l’ondulation des labours, un grand soleil couchant, alors s’ouvre soudain au fond de moi cette cave emplie par l’agonie d’un peuple de rats. Tout était au dedans de moi : l’air frais et lourd de la cave envahie par l’odeur douçâtre et forte du poison et la stridence des cris heurtant les murs moisis ; cette confusion de spasmes impuissants ; ces galops désespérés en tous sens ; la recherche forcenée des issues ; le regard de froide colère quand deux bêtes se rencontrent devant une fissure bouchée. (…) Il y avait là une mère qui sentait tressaillir autour d’elle ses petits mourants et elle dirigeait ses regards, non sur ces êtres en train de succomber, non vers la pierre inexorable des murs, mais dans l’air vide, ou bien, à travers l’air dans l’infini, et elle accompagnait ces regards d’ un grincement ! – S’il s’est trouvé un esclave pour voir, saisi d’impuissante horreur, Niobé changée en pierre, celui-là a dû traverser ce que j’ai traversé quand en moi l’âme de cet animal montra les dents au destin monstrueux. Pardonnez-moi cette description, mais n’allez point croire que c’était de la pitié qui m’emplissait (…) c’était bien davantage et bien moins que de la pitié : une participation contre nature, une intrusion au dedans de ces créatures, où le sentiment qu’un fluide de vie et de mort, de rêve et de veille s’est écoulé en elles l’espace d’un instant (…)

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