Message de Joann Sfar

Une fois de plus, je dois être vraiment maladroit, une fois de plus on m'a compris de travers.

J'ai toujours défendu bec et ongles le statut des intermittents du spectacle. Aucun mot de ma chronique n'a volontairement tenté d'affaiblir la légitimité de leur lutte. Mon billet d’hier avait un seul objectif : parler d'une profession qui n'a aucun moyen de se faire entendre. Les intermittents peuvent bloquer Avignon s'ils le veulent, les routiers peuvent bloquer les routes. Là où se trouvent les dessinateurs, s'ils cessent de dessiner, ça ne dérange même pas le chat qui dort sous la table à dessin.

Je n'ai jamais souhaité opposer deux professions, deux mondes où tout est si difficile.

Je voulais juste rappeler que l'intermittence est un système unique au monde. Au même titre sans doute que la laïcité, ou que l'exception culturelle, il s'agit de miracles français. Qui n'existent que chez nous et qui nous honorent. L'intermittence est une chance, et à ce titre il faut la protéger.

Le statut des dessinateurs, à l'inverse, est une honte ! Il n'existe pas. Avant nous étions des pigistes, ou bien nous avions des cartes de presse, car nous dépendions des journaux. Aujourd'hui, on nous a mis avec les auteurs de littérature... c'est formidable... sauf pour ceux qui n'écrivent pas ! C'est formidable... mais ça méconnaît l'aspect incompressible du temps qu'il faut pour faire une bande dessinée. Il y a un versant artisanal dans la besogne du dessinateur, qui relève presque du travail à l'usine, et que l'élégance du droit d'auteur peine à tenir compte.

Aujourd'hui, c'est très simple, si un auteur de bandes dessinées, scénariste ou dessinateur ou les deux, si cet auteur, donc, ne vend pas de livres, il doit arrêter de bosser. C'est dur. Mais c'est comme ça. On n'y peut rien. Aujourd'hui, les éditeurs disposent de moins en moins de marges de manœuvres car leur cagnotte baisse dangereusement. Donc ils répercutent directement sur l'auteur les risques financiers. La encore, on peut s'en désoler, mais on sait bien qu'il n'y a pas de "méchant" dans cette histoire. On voit bien les maisons d'édition licencier leurs cadres, rechigner à signer des CDI à leurs plus fidèles employés et réduire au maximum le nombre d'intervenants sur la chaîne d'un livre.

On a menti aux jeunes auteurs en leur faisant croire qu'ils auraient un jour la sécurité d'un salarié. On leur a mal expliqué que ce "travail" n'avait aucune des sécurités d'un vrai "métier". On n'a pas osé leur expliquer que l'éditeur n'était pas un patron, et qu'à ce titre, même de façon syndicale ou collective, on n'obtiendra rien de lui. L'éditeur est comme un banquier : il investit sur un auteur. Tant qu'il le souhaite. Jusqu'au jour où il ne le souhaite plus. Et pour un montant souvent dérisoire. Et malgré cela, de plus en plus souvent, l'éditeur perd de l'argent.

Les auteurs un peu vieux - je ne sais pas si 42 ans c'est vieux - mais disons que les auteurs de ma génération savent très bien tout ça. On sait depuis toujours qu'il n'y a pas de congés pour un dessinateur pas plus que d'arrêt maladie. On sait qu'il n'y a pas de protection entre le sol et nous si on se casse la figure. On sait qu'on n'a rien qui ressemble aux "heures" ou au "statut" des intermittents. On n'a juste rien que nos dessins et nos livres.

Cette incertitude est la même chez un auteur débutant et chez le scénariste de XIII : aucun ne touche de salaire. Tous dépendent des goûts du public. Ces règles, pour peut qu'on nous les ait expliquées, nous les connaissons tous et nous les acceptons, puisque dessiner est notre passion.

Et finalement oui, la lettre poignante d'un des intervenants du site internet était juste : nous sommes aussi bas dans la chaîne alimentaire de la culture que les scénaristes de cinéma. Pas d' "heures", pas de sécurité, rien d'autre que toi chaque jour qui te répète que c'est ça ton métier. Et que ça peut s'arrêter à tout moment. Même l'auteur de XIII peut voir ses ventes baisser et il sait que rien ne viendra ralentir sa chute.

Tout ça on comprend et on accepte, je veux dire, l'indifférence de l'administration, le fait que quoi qu'on en dise, l'état ne nous aide jamais en rien. Si. Il existe un CNL. Mais combien en bénéficient ? Et qui peut se satisfaire de faire des livres subventionnés ?

A titre personnel, je n'ai jamais rien demandé à l'état, et je crois que mes camarades dessinateurs pensent pareil. Nous ne demandons pas une protection pour notre métier qui fait naufrage. Nous demandons juste qu'on ne nous appuie pas sur la tête quand on est déjà sous l'eau !!!!

Les éditeurs publient à tour de bras des jeunes gens sans leur dire qu'après deux ouvrages leur carrière risque de s'arrêter, on les balance là dedans comme des petites tortues sur une plage dangereuse. Bon.

Si on pouvait éviter en plus de ça de les amputer d'un mois de salaire au titre d'une retraite qu'ils ont toutes les chances de ne jamais toucher, ça serait aimable.

Je n'y connais rien, en droit du travail ou en administration. Mais je ne connais aucun autre métier où même après vingt ans de carrière, et même avec des revenus décents, on ne peut prétendre ni à des vacances ni à des arrêts maladie. Je ne connais aucun autre métier auquel on puisse imposer, sans aucune concertation et de façon aussi brutale, une hausse de 800 pour cent de ses cotisations retraites !!!

Nos ministres n'ont pas le pouvoir de sauver le marché du livre, pas plus que de sauver les auteurs. Evitez juste de nous appuyer sur la tête quand on est déjà sous l'eau.

Toute mon affection aux intermittents. Je regrette d'avoir été si mal compris. Je sais la légitimité de votre lutte. Votre statut est une chance, protégez le. Le statut des dessinateurs et des scénaristes est simplement un scandale. On traite mieux un balayeur. On traite mieux un éboueur. Le droit d'auteur a bon dos. Il autorise à infliger à toute une corporation une fragilité insupportable.

Mille pardons si je suis excessif, si je me trompe ou si je suis mal documenté. Je voudrais qu'on entende cette idée simple : du débutant à la star, les dessinateurs ne bénéficient d'aucun statut que les protège contre les coups du sort. Et c'est nul.

Bisous à tous les enfants. Dormons bien, tout va mal.

Joann

Message personnel/ Emmanuel Moynot tu es bien aimable mais si tu crois que c'est moi qui fixe les montants des rémunérations des auteurs Gallimard tu rêves ! Et une fois encore, pour vivre ça de l'intérieur, il n'y a pas de "méchants" dans cette histoire. Il y a juste une profession dont tous les rouages souffrent de la chute des ventes dans le monde du livre. Dans ce contexte, notre absence de statut et de reconnaissance étatique rend tout plus cruel.

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