L'Allemagne conforte l’importance du vélo et en fait une matière universitaire. Le ministère des Transports a subventionné sept chaires de "gestion du trafic cyclable" pour accompagner le boom de cette pratique. Rencontre avec la première professeure, Jana Kühl, nommée à l'Université de Salzgitter (Basse-Saxe).

Jana Kühl est la première professeur à enseigner la gestion du trafic cyclable dans une université allemande
Jana Kühl est la première professeur à enseigner la gestion du trafic cyclable dans une université allemande © Université Ostfalia de Salzgitter

Climat, santé et flexibilité : il y a de nombreuses raisons de privilégier le vélo. En Allemagne, comme en France et d’autres pays européens, la pratique de "la petite reine" a augmenté ces dernières années, et encore plus depuis la pandémie. 

Ils sont 44% à utiliser leur vélo régulièrement : presque 1 Allemand sur 2 donc, selon les chiffres du ministère des Transports. Le pays dispose déjà de 40 000 kilomètres de pistes cyclables, ce qui le place parmi les premiers en Europe. Pour accompagner ce boom, le ministère allemand des Transports a subventionné sept chaires de gestion du trafic cyclable. Une première dans le pays. Jana Kühl, docteure en géographie de 36 ans, a été la première à être nommée. Elle dispense depuis le 1er novembre 2020 ses cours à l'Université Ostfalia de Salzgitter près d'Hanovre en Basse-Saxe.

FRANCE INTER : Il faut que ça change au pays de l’automobile : plus d’infrastructures cyclables, plus de respect pour les cyclistes. Est-ce ainsi que vous définiriez votre mission, Jana Kühl ?

JANA KÜHL : "On a d'abord beaucoup critiqué la création de ces chaires à l'université. Comme souvent malheureusement, dès que cela concerne l'écologie, le développement durable, certains groupes se manifestent, toujours bruyamment, pour que rien ne change. On a tenté de ridiculiser mon poste de professeur en disant que la pratique du vélo n'était pas une science. Mais l'enthousiasme et l'encouragement des professionnels, des urbanistes, des élus locaux et des associations d'usagers des 2 roues a très vite pris le dessus et maintenant les réactions positives dominent. Cela dit déjà beaucoup de choses de la perception du vélo dans nos sociétés. 

En ce moment, le vélo connaît une remontée qu'on n'avait pas connue depuis longtemps. La pandémie de coronavirus a certainement contribué à cela. Mais avant déjà, il était possible de constater que le vélo devenait un moyen de transport de plus en plus important, surtout dans les grandes villes. Et à l'heure actuelle, la planification de la circulation est à la traîne pour créer des infrastructures adaptées pour que le vélo fonctionne vraiment bien et qu'encore plus de gens prennent le vélo, tout en se sentant en sécurité sur la route. Dans de nombreux cas, le cycliste n'est pas encore considéré comme un usager de la route comme les autres. Et changer les infrastructures comme les mentalités, bien sûr, cela ne se fait pas du jour au lendemain. La route doit être repensée de façon cohérente.

Combien d'obstacles se dressent encore sur la route pour les cyclistes ou sur les trottoirs pour les marcheurs ? C'est à se demander si la route a été pensée un jour pour ces usagers !

Aujourd'hui, quand un chantier commence, on pense systématiquement à détourner le trafic, mais souvent uniquement pour l'automobile, souvent au détriment du piéton et du cycliste. La piste cyclable est prise d'assaut par le chantier, souvent complètement fermée et les cyclistes n'ont plus qu'à marcher ou utiliser la voie des automobilistes et s'exposer dangereusement. Dans de telles situations, les cyclistes, eux aussi, doivent être guidés et obtenir un espace pour se déplacer en toute sécurité. En résumé, on pourrait dire qu'en tant que cycliste ou piéton, vous n'êtes pas considérés et pris au sérieux. Jamais on ne se permettrait de faire la même chose à un automobiliste.

Si on réfléchit aussi à comment nos villes se sont développées, avec des grands centres commerciaux souvent en périphérie : tout a été pensé pour la voiture. Ce sont rarement des endroits où il est très confortable de se rendre en vélo. Il faut donc ramener les 2 roues dans l'esprit de la population. Cela ne fonctionne que si vous créez des espaces appropriés. Cela peut passer aussi par des mobilités où l'on combine le vélo et le train ou le bus. Mais cela aussi doit être repensé."

Le vélo doit aussi être amusant. C'est la seule façon de devenir aussi compétitif qu'une voiture.

Depuis la pandémie de coronavirus, on a vu fleurir des pistes cyclables qui, pour certaines, à Paris comme à Berlin, sont maintenant devenues permanentes. Analysez-vous cela comme un déclic chez les usagers comme chez les élus locaux ?

"Ces pistes cyclables "pop-up" ont démontré à merveille à quelle vitesse nous pouvions changer les choses. Ces pistes sont souvent très larges et protégées, il n'y a ainsi pas de conflit et en même temps, isolées de la circulation automobile, on augmente considérablement la sécurité et, surtout, le sens subjectif de la sécurité, qui est en fait plus important en vélo que la situation de risque objectivement mesurable. Mais fondamentalement, c'est juste un excellent exemple de la façon de créer quelque chose en faveur de l'usage du vélo. 

Je crains que de nombreux conducteurs ne soient même pas conscients du danger posé par leur voiture et leur insouciance.

Je trouve qu'il est totalement inapproprié d'affubler les cyclistes d'une totale responsabilité et de dire que c'est le plus faible qui doit être prudent. Je vois les choses différemment. En tant que conducteur d'une voiture, je dois m'assurer de ne blesser personne et ne mettre personne en danger. Et bien sûr, cela fait également partie de la responsabilité du cycliste d'y regarder à deux fois. Si le conducteur de la voiture ne m'a pas vu, je m'arrête. Mais fondamentalement, bien sûr, il est de la responsabilité de tout le monde de veiller à ce que personne n'ait un accident ou, dans le pire des cas, ne meure. Ce qui arrive malheureusement beaucoup trop. Nous recommandons aussi de ne pas seulement créer davantage des pistes cyclables, mais aussi de limiter à 30 km/h la vitesse autorisée en ville."

Avec l'entrée du vélo à l'université, vous espérez quelles conséquences concrètes ?

"Grâce à ces sept premières chaires d'université en Allemagne, nous aurons plus de capacité de recherche, nous pourrons développer un travail de conseils aux élus locaux et faire en sorte de rendre le vélo plus sûr, d'en faire une expérience positive pour tous et sans conflits entre usagers de la route. Nous allons former des spécialistes qui sauront construire et gérer un système de trafic idéal pour les cyclistes. C'est aussi un vent nouveau qui souffle désormais sur l'organisation des modes de transports à l'avenir. Qu'est-ce qui est important si je veux développer la pratique du vélo dans ma commune ? Qu'est-ce que je dois considérer ? Comment dois-je intégrer la participation des citoyens pour veiller à ce que les différents intérêts de tous les usagers soient pris en compte ? Jusqu'à aujourd'hui, pour faire simple, les réponses à ces questions étaient souvent lacunaires. Maintenant, nous allons produire de la recherche fondamentale et changer tout ça. Je n'aurais ainsi plus jamais à justifier pourquoi je n'ai pas de voiture mais cinq vélos dans mon garage : un pour la ville, un à plier pour le train, un vélo cargo pour faire les courses, un bon vélo pour de longues distances et un VTT pour s’amuser."