Et quand notre civilisation s'effondrera, comment réagir ? C'est la question dont discutent le psychiatre Christophe André et le collapsologue Pablo Servigne au micro d'Ali Rebeihi. Un sujet difficile, qui pose la question de notre propre mort à l'échelle d'une société.

Comment se préparer à l'effondrement de notre civilisation ? Voici ici les conseils du collapsologue Pablo Servigne et du psychiatre Christophe André
Comment se préparer à l'effondrement de notre civilisation ? Voici ici les conseils du collapsologue Pablo Servigne et du psychiatre Christophe André © Getty / sarote pruksachat

"Je veux que vous paniquiez"

"I want you to panic", "Je veux que vous paniquiez" en français. Lors du forum économique à Davos en janvier 2019, Greta Thunberg, 16 ans, prononçait un discours choc sur le réchauffement climatique (la synthèse de la vidéo en français ici).

La jeune Suédoise n'a pas tort : l'avenir paraît bien sombre. Pablo ­Servigne est l'auteur de deux livres, Comment tout peut s'effondrer (2015) et Une autre fin du monde est possible (2018), dans lesquels il évoque lui aussi l'effondrement de notre civilisation.

Des sujets qu'il nous est difficile d'écouter, tant la question nous prend aux tripes. Pablo Servigne reconnaît d'ailleurs la difficulté : "Lors de nos interventions, il y a de la tristesse, du désespoir, de la honte, de la culpabilité, de la colère". Certains spectateurs partent en pleurant.

Mais pour le collapsologue, ces émotions, si fortes et sombres qu'elles soient, ne sont pas forcément une mauvaise chose : "Dans toutes ces émotions, il y a des parts négatives mais aussi des parts positives. Par exemple, dans la colère il y a aussi de la rage : la rage de vivre, d'aller de l'avant… La tristesse, c'est une marque de ce qu'on aime. On est triste que les oiseaux disparaissent, c'est normal de ressentir ça". Pablo Servigne explique que les sentiments exprimés permettent au contraire de se libérer, au lieu de rester figés, anesthésiés par la peur : "On se sent infiniment bien après avoir pleuré un bon coup sur les destructions de la biosphère. C'est un peu honteux de ressentir ça, on n'a pas l'habitude - et pourtant, si on se réunit et que quelqu'un sait nous écouter, ça fait un bien fou".

Christophe André, qui a lu les deux livres de Pablo Servigne, renchérit : "Ce n'est pas de la peur que je ressens mais une espèce de sentiment de tristesse incommensurable, de se dire « Ce n'est pas vrai qu'on va être la génération qui aura détruit cette planète ?! »".

Un société patho-adolescente ?

Le psychiatre ajoute : "L'inconvénient des émotions négatives que souligne Pablo Servigne, c'est que si on fait trop peur aux gens, au fond, ils vont se focaliser sur eux, sur leur nombril, sur leur sort. Alors que la grande solution [prônée par Pablo Servigne], et c'est en ce sens que j'aime bien cette nouvelle génération de lanceurs d'alerte sur la survie de notre monde, c'est qu'on ne s'en sortira pas tout seul en allant se planquer dans notre petit abri individuel".

Pour Pablo Servigne, notre déni face à cette mort annoncée révèle que notre société est encore adolescente. Il explique : "Un adolescent est dans l'infini, l'absence de limites ; il ne veut pas souffrir, il ne veut pas mourir. Il est en pleine expansion, il a toute la vie devant lui. Il se croit indépendant, il n'a pas besoin des autres". 

Actuellement, nous sommes dans une société patho-adolescente, coincée au stade de l'adolescence. On veut toujours plus et on ne veut pas voir la mort ni la souffrance. Il y a un passage à l'âge adulte à amorcer !

Christophe André renchérit : "cette question de la mort (de la mort de notre monde, puisque là on parle de la fin d'un monde si possible plutôt que de la fin du monde tout court) est centrale : c'est frappant de voir comment la plupart des humains réagissent à l'idée de leur propre mort… En général c'est par le déni. C'est Paul Valery qui disait :  « L'homme est adossé à la mort comme le causeur à la cheminée ». On lui tourne le dos et on pense à autre chose. C'est un peu comme ça avec cette histoire de fin du monde. Quand on lit ces informations, on est perturbés, puis dans l'heure qui suit on passe à autre chose. C'est ça qui est hallucinant". 

Apprendre à "vivre avec"

Le psychiatre évoque des études de psychologie sociale sur l'activation de la peur de mourir : "Quand on prend des volontaires et qu'on les fait songer indirectement, discrètement, au fait qu'ils sont mortels, on voit malheureusement que ça accélère le matérialisme et l'égoïsme"

Christophe André alerte : "Cette idée de fin du monde survenant dans une société capitaliste, matérialiste et égoïste peut malheureusement avoir l'effet inverse de ce que nous voudrions. C'est-à-dire qu'au lieu de faire prendre conscience aux personnes qu'il faut changer de comportement, elles vont encore se jeter plus à corps perdu, sans bien s'en rendre compte, dans des comportements de destruction".

Pour Pablo Servigne, la question de l'effondrement de notre civilisation est la même que celle de la mort ou de la souffrance : on ne peut pas, on ne doit pas, mettre ça sous le tapis. "Il faut apprendre à vivre avec : finalement, on sait qu'on a une maladie incurable : comment fait-on pour bien vivre avec et accepter la mort, accepter un possible effondrement de la société ?… Cela ne veut pas dire « ne rien faire ». Cela veut dire « trouver les ressources ensemble pour pouvoir rebondir, pour pouvoir tenir debout et aller de l'avant ». Il y a vraiment de la pulsion de vie dans tout ce qu'on dit".

Nous ne sommes pas sûrs de traverser ces tempêtes en restant indemnes, mais nous n'avons pas le choix, il faut nous mettre en mouvement.

Christophe André conclut : "Il faut que notre devise ne soit pas "Tous aux abris" mais "Tous au boulot", et puis on verra bien".

Aller plus loin

🎧 ECOUTER Pablo Servigne au micro d'Ali Rebeihi (1h) pour une heure d'émission autour de la notion d'effondrement de notre monde thermo-industriel.

📖 LIRE Avec l’écoconseiller belge Raphaël Stevens et l'ingénieur agronome et docteur en biologie Gauthier Chapelle, Pablo ­Servigne a publié Une autre fin du monde est possible. Vivre l'effondrement (et pas seulement y survivre)aux éditions du Seuil (2018).

🎧 ECOUTER la série d'émissions faites par Valère Corréard autour de monde durable, Des idées pour demain. Un mode d’emploi pour une transition durable à l’échelle de chacun. Alimentation, consommation, citoyenneté, mobilité, zéro déchet…

🎧 ECOUTER Interception, le magazine de la rédaction de France Inter (1h) : "Catastrophe écologique", "déclin massif" : les scientifiques sont désormais alarmistes concernant la perte de la biodiversité. Dans nos campagnes françaises, ces quinze dernières années, un tiers de la population d'oiseaux aurait déjà disparu. Une situation qui ne fait qu'empirer à un rythme vertigineux.

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.