Chaque année, inexorablement, le niveau de la mer monte. En cause, le réchauffement climatique. Les conséquences sont déjà tangibles. Dans ces régions du monde, les habitants sont contraints d'abandonner leurs logements, faisant d'eux des réfugiés climatiques par millions. Et ce n'est qu'un début.

Une maison abandonnée d'un village près de Saint-Louis au Sénégal en 2013, à cause de la montée du niveau de la mer.
Une maison abandonnée d'un village près de Saint-Louis au Sénégal en 2013, à cause de la montée du niveau de la mer. © AFP / Seyllou

Y’aura-t-il, à court ou moyen terme, des endroits de la planète où il sera impossible de vivre à cause de la montée du niveau des mers et des océans ? La réponse de tous les spécialistes que nous avons contacté est toute simple. “Oui”, à court ou moyen terme et si l’on n’agit pas rapidement, un certain nombre de régions pourraient dans les 30, 50 prochaines années se retrouver complètement inhabitables ou, au pire, totalement inondées. 

Quand la mer monte

Cette hausse du niveau de l’eau est - ce n’est pas une découverte récente - due au réchauffement climatique. “L’océan se réchauffe - l’eau se dilate et fait monter le niveau - et les glaciers fondent et s’écoulent. C’est comme si vous preniez une baignoire et que vous faisiez couler le robinet”, rappelle Anny Cazenave, chercheuse du laboratoire d’études en géophysiques et océanographie spatiale (Legos) à Toulouse. 

Depuis 25 ans, explique-t-elle, les scientifiques ont mesuré une hausse moyenne de huit centimètres, à une vitesse de trois millimètres supplémentaires chaque année. “Mais ce phénomène s’accélère et surtout, nous savons que le niveau de l’eau n’évolue pas de la même façon partout : par endroits, ça a monté de 25 à 30 centimètres dans la même période”. 

Un phénomène qui a, en plus, des répercussions bien visibles, aux quatre coins de la planète : tempêtes, ouragans, fortes pluies, inondations, vagues-submersions, érosion du littoral. Et qui est, surtout, inarrêtable : “Même si l’on arrêtait d'émettre des gaz à effet de serre demain, à cause de l'inertie thermique de l’océan et des glaces polaires, l’eau, dans tous les cas, continuerait à monter pendant plusieurs siècles. Le plus embêtant est effectivement la multiplication et l’amplification des événements extrêmes. Donc on a intérêt à faire notre possible pour freiner au plus ce processus” alerte Anny Cazenave. 

La hausse du niveau de la mer observée depuis 1993 essentiellement grace aux satellites.
La hausse du niveau de la mer observée depuis 1993 essentiellement grace aux satellites. / Document communiqué par Mme Anny Cazenave

Dans la baie de Choiseul, un millier d'habitants déplacés des îles Salomon

L'urgence absolue, en matière de montée des eaux, se trouve dans les îles du Pacifique. “La hausse du niveau de la mer n'est pas uniforme” dans le monde, explique Jean-Noël Thépaut, directeur du Copernicus climate change service. “Les zones du Pacifique ouest et central sont particulièrement affectées”. Ce sont de petites îles, souvent de très faible altitude par rapport au niveau de la mer et c’est ici, en effet, que se situe l’urgence certainement la plus absolue : “Dans les îles coralliennes de la République de Kiribati, la hausse absolue moyenne du niveau de la mer n'est qu'une partie du problème, il y a en plus ce qui vient avec : l'érosion côtière, les inondations, l'intrusion d'eau salée dans les zones cultivables”. 

Dans son Atlas des migrations environnementales, paru en 2016, François Gemenne, chercheur en géopolitique du climat à l’Université de Liège et à Science Po Paris, spécialiste des migrations climatiques, donne plusieurs exemples de déplacements entraînés par les la hausse du niveau de la mer : en 2004, Latawa, un village de l'île de Vanuatu a été réimplanté plus loin des côtes. Dans les îles Salomon, la baie de Choiseul est menacée et les autorités prévoient de déplacer 1000 habitants. En revanche, sur l’île de Tuvalu, situé seulement deux mètres au dessus du niveau de la mer, la migration reste considérée comme un dernier recours. 

Les îles du Pacifique sont menacées, comme ici les îles Salomon.
Les îles du Pacifique sont menacées, comme ici les îles Salomon. © AFP / William West

Dans le delta du Mékong, des villages déplacés vers les collines

Indonésie, Philippines, Thaïlande, Vietnam, etc. : l’Asie du Sud-Est est l’une des régions du monde les plus menacée. Mais difficile de prévoir quelles peuvent-être les évolutions et combien de personnes peuvent être concernées ; “C’est une convolution de plusieurs facteurs, la vulnérabilité des populations et de leur habitat, la densité de la population et les mesures déjà engagées, face à la hausse du niveau de la mer” estime Jean-Noël Thépaut, directeur du Copernicus climate change service. Toutefois, il est facile de cibler les zones deltaïques (du Mékong au Vietnam, du Gange au Bangladesh). 

Comme l’expliquait en 2016 le correspondant au Vietnam de Libération, d’ici à 2050, la température devrait augmenter de trois à cinq degrés dans le delta du Mékong, et l’eau monter d’un mètre à l’horizon 2065, engloutissant ainsi une bonne part des 40 000 kilomètres carrés des neuf bras du Mékong. “Déjà aujourd’hui, le gouvernement mène un programme qui vise à déplacer les villages menacés vers les collines à l’intérieur parce que les inondations sont de plus en plus fréquentes. Donc il y a désormais des phénomènes massifs de populations qui se doivent retirent à l’intérieur des terres et parfois même ce retrait est d’ores et déjà organisé par les autorités.”  

Dans les deltas, les terres sont très morcelées, très agricoles et à quelques centimètres d’élévation à peine du niveau de la mer.  “L’augmentation du niveau de la mer, combinée à la salinisation des sols, au risque de submersion côtière lors des tempêtes, fait que les populations doivent se déplacer” poursuit l’universitaire. 

Il y a un autre phénomène dont on ne parle pas assez” ajoute Anny Cazenave. Les mégapoles côtières, particulièrement en Asie à Jakarta, Bangkok ou Tokyo explique la scientifique, “s’enfoncent à cause du pompage de l’eau dans les nappes souterraines. Si le sol s’enfonce, la mer devient plus haute et inonde les terres. Et les deux phénomènes se conjuguent”. 

À Cotonou, au Bénin, des quartiers rasés à cause de la montée de l'eau

Le continent africain n’est pas épargné. Du Sénégal au Golfe du Guinée, en Côte d’Ivoire ou bien au Nigéria, des dizaines de villes de la côte sont concernées par la hausse du niveau de la mer. “On voit que l’on est plutôt autour de +10 millimètres que 3 par an”, précise Anny Cazenave qui donne l’exemple de Cotonou, au Bénin, où chaque année la côte est grignotée. “Le gouvernement a dû raser certains quartiers côtiers à cause de la montée du niveau.

À Saint-Louis au Sénégal, la vieille ville et le quartier de Guet Ndar sont coincés sur une petite bande entre l’Atlantique et le fleuve Sénégal. “Là, c’est déjà la cata et on va devoir sauver les meubles. Désormais, il faut réinventer les villes” estime François Gemmene. Une situation critique subie par les habitants du continent : “Les Africains ont très peu contribué aux émissions de CO2 mais subissent l’impact le plus dévastateur du changement climatique. Le monde entier a une dette envers l’Afrique” avait, en février 2018, estimé le président de la Banque mondiale, Jim Yong Kim. Pour lutter contre l’érosion côtière, 15 millions d’euros d’aides avaient d’ailleurs été promis par le président français, Emmanuel Macron, en plus de 24 millions débloqués, justement, par la Banque mondiale.

Au Bénin, la ville de Cotonou et sa banlieue est gravement menacée.
Au Bénin, la ville de Cotonou et sa banlieue est gravement menacée. / Google Maps
Saint-Louis, dont la vieille ville est coincée sur une fine bande de terre.
Saint-Louis, dont la vieille ville est coincée sur une fine bande de terre. / Google Maps

Dans les bayous de Louisiane, des Américains contraints de déménager

Ouragan Katrina en 2005 ; Gordon, Harvey récemment : la situation critique de la Louisiane n’est pas inconnue. Située en grande partie sous le niveau de la mer, la Nouvelle-Orléans est le symbole de ces villes qui, un jour, seront peut-être abandonnées. Ici plus que jamais, l'enjeu est celui d'un aménagement rapide et d'une éventuelle migration des populations. Depuis 2012, des investissements sont lancés pour réaliser des digues, des berges, recréer du relief naturel et des îles barrières. 

Mais cela ne suffit pas et "une catastrophe comme celle provoquée par l’ouragan Katrina a révélé que les aménagements structurels, aussi importants soient-ils, ne font, au mieux, que ralentir la dégradation du milieu, sans réduire durablement l’exposition aux risques" pointe du doigt un article de la revue scientifique Géoconfluences. "Des populations, dans les bayous particulièrement, ont depuis longtemps été contraintes de se retirer vers l'intérieur" précise François Gemmene. 

Les dégâts provoqués par l'ouragan Katrina en 2005 en Louisiane (États-Unis)
Les dégâts provoqués par l'ouragan Katrina en 2005 en Louisiane (États-Unis) © AFP / Gary Coronado
Les mesures du "Master plan" lancé en 2012.
Les mesures du "Master plan" lancé en 2012. /

Anny Cazenave ajoute que, si la montée des eaux est un phénomène lent, ses conséquences peuvent être bien plus inquiétantes : “Le danger est surtout là, plus la mer est haute, plus les événements extrêmes rendent ces régions plus vulnérables”. D’autant plus qu’il y a des disparités régionales et notamment dans une large bande tropicale, l’évolution du niveau de l’eau devrait être de 20 à 30 % plus importante que sur le reste du globe, explique la chercheuse. 

En France, à Soulac ou Lacanau, des habitants ont dû quitter leurs logements

La France n’est pas le pays où ça va le plus vite”, prévient Alix Roumagnac, directeur de Météo-Prédict, service de prédiction des risques météorologiques et climatiques. Mais “il y a quelques zones emblématiques” poursuit-il. Mais selon cet expert, les conséquences du changement climatique se voient de plus en plus en France : “Si les événements exceptionnels deviennent récurrents, certaines des zones touchées vont être désertées, parce que les gens ne voudront plus y vivre”. C’est le cas des zones touchées par Xynthia, en 2005, ajoute Alix Roumagnac.

Autre phénomène : le littoral, notamment de la côte Atlantique, connaît une forte érosion. À Soulac ou Lacanau, la côte a reculé de près de 200 mètres ces 30 dernières années, poussant certains habitants à quitter leurs logements, explique l’Atlas des migrations environnementales, paru en 2016. “Si l’on prend 60 centimètres supplémentaires d’ici là, La Camargue pourrait, dans 50 ans, être inondée”, ajoute Anny Cazenave, précisant encore une fois qu’il faudra aussi tenir compte des infrastructures mises en place pour repousser la hausse du niveau de l’eau. Les territoires d’outre-mer, par leur caractère insulaire, sont aussi menacés, comme la Polynésie française ou des réflexions pour déplacer des populations sont en cours. 

L'érosion de la côte Atlantique, ici à Lacanau (Gironde), en 2014.
L'érosion de la côte Atlantique, ici à Lacanau (Gironde), en 2014. © Maxppp / Guillaume Bonnaud

Ailleurs sur le continent européen, les Pays-Bas remblaient régulièrement les plages pour lutter contre l’érosion côtière. En mer du Nord, l’Allemagne tente de sauver ses petites îles Halligen. En Belgique, le gouvernement flamand a aussi commandé récemment une étude pour la création d’une île artificielle au large et ralentir le niveau d’élévation de la mer. “Vraisemblablement les gouvernements vont construire des digues plutôt que déplacer les populations” estime François Gemmene.

Que faire ?

La hausse du niveau des mers est une réalité d’aujourd’hui et nous devons agir pour nous même et pour les générations futures” alerte le chercheur. Ce dernier juge que nous n’en sommes plus à un stade où il est possible d'éviter ce changement, il faut désormais se protéger contre ses dangers et ses risques : “Plus tôt nous, nous adapterons, mieux ce sera. Plus nous anticiperons les migrations, moins nous aurons de catastrophes humanitaires”. Malheureusement, regrette-t-il, “la Cop 24 ralentit le processus et la Pologne souhaite que le minimum possible en sorte ; le but initial était de ré-hausser les objectifs de la Cop 21 mais beaucoup de pays - États-Unis, Brésil - enclenchent la marche arrière, ce sera donc difficile de demander des efforts aux autres.

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