Impuissance, colère, agacement : comment accepter ce monde dont le futur nous angoisse ? Laure Noualhat est l'auteure de "Comment rester écolo sans finir dépressif". Retrouvez ici ses conseils pour éviter la solastalgie ou l'éco-anxiété, donnés à l'antenne au micro d'Elodie Font dans l'émission "Chacun sa route".

Impuissance, colère, agacement : comment accepter ce monde dont le futur nous angoisse ?
Impuissance, colère, agacement : comment accepter ce monde dont le futur nous angoisse ? © Getty / Westend61

Aujourd'hui, nous sommes 85%, selon un sondage de l'IFOP à nous dire inquiets face à l'avenir et au réchauffement climatique (taux qui grimpe même à 93 % chez les 18/24 ans). Laure Noualhat a été journaliste environnementale durant quinze ans à Libération ; elle est familière du sentiment d'éco-anxiété. Elle partage ici ses observations et ses astuces.

Qu'est-ce que c'est, la solastalgie ?

Le terme a été développé en 2003 par Glenn Albrecht. La journaliste le définit ainsi : "un mélange de nostalgie et de mélancolie d'un 'monde d'avant'. C'est aussi cette espèce d'isolement qu'on ressent devant un paysage qu'on a toujours connu et qui se transforme définitivement. C'est ce que traversent des gens qui vivent sur les îles Tuvalu, dans le Pacifique Sud, bientôt noyés sous l'élévation des eaux. C'est peut-être aussi ce que vivent les Inuits, dont les modes de vie traditionnels sont totalement chamboulés. On doit dire au revoir à quelque chose qui a toujours été là et qui nous environnait". 

Qu'est-ce que c'est, l'éco-anxiété (ou éco-dépression) ?

Et qu'est-ce qui différencie l'éco-anxiété (ou éco-dépression) de la solastalgie ? "La différence" explique-t-elle, c'est que la solastalgie concerne le moment présent et que l'eco-anxiété est plutôt tournée vers le futur - ça peut être un futur très proche, mais c'est la vision qu'on a du futur. 

En fait, c'est comme si on était atteint d'un syndrome de stress pré traumatique - c'est-à-dire avant que ça advienne vraiment. 

Qui est touché par ce mal ?

Cela ne date pas d'hier. Quand Aldo Léopold écrit le "Almanach d'un comté des sables", ou quand Thoreau se met dans sa cabane à constater quelle direction prend le monde… Ce sont des gens qui sont déjà atteints d'éco-anxiété. Quand Günther Anders écrit sur la bombe atomique, il est aussi atteint par une forme d'éco-anxiété. Simplement, aujourd'hui, elle se diffuse rapidement parce qu'on parle beaucoup maintenant d'environnement et surtout, on voit les choses se dérouler sous nos yeux.

Cela touche tous les âges, partout sur la planète (sauf évidemment les personnes qui sont dans la survie pure). Mais il y a un profil, tout de même : "les gens ultrasensibles à ce qu'il se passe par rapport au vivant et à notre place sur Terre, qui ont conscience qu'on est au bout de la chaîne d'un super miracle : on est sur la seule planète connue à ce jour où la vie s'est développée.

Dans les sociétés occidentales ultrasécurisées, on commence à être aussi sujets de plein de catastrophes naturelles qui sont les meilleures inoculatrices de l'éco-anxiété. Les Américains sont très touchés par ça, notamment ceux qui ont vécu l'ouragan Katrina (2005) ou Sandy à New-York (2012). Il y a une espèce de sidération, personne n'échappe à la chose. En Australie, ça allait jusqu'à ces incendies ravageurs (2019). Partout, les groupes ont été touchés par les catastrophes naturelles, par une espèce de terre en furie, un climat qui se détraque. Les conditions de vie sur terre qui se modifient. Et donc, forcément, tout le monde est touché". 

Un koala blessé assis à côté d'un autre koala, mort, sur Kangaroo Island le 15 janvier 2020 (il a ensuite été secouru)
Un koala blessé assis à côté d'un autre koala, mort, sur Kangaroo Island le 15 janvier 2020 (il a ensuite été secouru) © Getty / Peter Parks

Conseil n°1 : commencer par faire son deuil

"On doit faire le deuil de ce vingtième siècle, de ces rêves d'enfant gâté, du confort, de ce à quoi on a toujours cru : qu'on pouvait aller plus loin, plus vite et n'importe où, tout le temps. En réalité, non : la Terre est une planète aux ressources finies et à la croissance infinie impossible. Donc il y a beaucoup de choses à remettre en cause." 

Le niveau de confort que nous vivons est unique dans l'histoire de l'humanité et il le restera : maintenant, nous allons vers une forme de décroissance - volontaire ou subie - de tout notre confort superflu.

Pour Laure Noualhat, tout commence avec les différentes étapes du deuil :

  1. La sidération : "C'est hallucinant ce qu'on apprend". "Tous les voyants sont au rouge", etc. On tombe un peu des nues. 
  2. Après, on rentre dans un processus assez naturel de déni : "Mais ce n'est pas si grave que ça". "Ça n'est pas possible, on nous l'aurait dit / on le saurait / on ferait quelque chose"
  3. Une forme de marchandage. Après, vous êtes atteint par plein d'émotions basses : colère. Impuissance. Grande tristesse. Énorme trouille. Tout ça provoque une forme de dépression
  4. "Une fois qu'on en est là, l'avantage, c'est qu'on va rebondir. Il y a une forme de résilience. On fait son deuil, on apprend. On est dans l'acceptation. On regarde un peu les choses en face. Et puis après, on continue : on agit, on se réunit, etc.

Conseil n°2 : mettre en place une "écologie intérieure"

"Il faut bien distinguer ce que les questions d'effondrement, de fin du monde, de désastres écologiques nous font à nous, de nos petits problèmes d'effondrement intérieurs et intimes. Il y a une sorte d'écologie intérieure à mettre en place

Il faut raisonner comme ça : on va tous mourir, on le sait et ça ne nous empêche pas de vivre, d'aimer, de faire les enfants, de chanter, de courir, d'aller bosser, de créer, d'être dans une forme de joie. Là, c'est un peu la même chose. On sait que ça va assez mal se passer quand on regarde l'état du monde, mais que cela ne nous empêche pas de trouver des zones de calme et de joie. Alors ça peut être en allant se promener dans la nature, en découvrant, via la méditation ou les cercles de gratitude, une espèce de sérénité dans l'acceptation. On peut rire, on peut et surtout, à un moment donné, s'engager dans une forme d'action politique - vraiment, ça donne un plaisir fou". 

Conseil n°3 : tout remettre en perspective en répondant à deux questions fondamentales

Je vous invite à répondre à deux questions fondamentales : 

  1. dans les années qui vous reste, qui voulez-vous être ? 

  2. et qu'est ce que vous pouvez faire ? 

Laure Noualhat cite Goethe sur la question de l'action : 

Quoi que vous croyez, quoi que vous fassiez, faites-le parce que la question porte en elle la magie, la grâce et le pouvoir

On ne va pas se mentir, c'est assez mal foutu, donc c'est carrément un geste de dignité pure. Et puis, on reprend le pouvoir sur nos vies, sur nos désirs, nos envies, sur notre façon d'être au monde". 

Aller plus loin

🎧 Ecoutez l'entretien complet de Laure Noualhat au micro d'Elodie Font 

🎧 Pourquoi relire "Walden ou la vie sous les bois" de Henry David Thoreau ? Ecoutez les conseils philosophiques avisés de Thibaut de Saint-Maurice

🎧 Éco-anxiété, solastalgie, les nouveaux maux du siècle ? Mathieu Vidard posait la question dans La Terre au carré, écoutez-le

🎞️ Retrouvez Laure Noualhat sur Youtube avec sa chaîne Bridget Kyoto

Laure Noualhat est également l'auteur, avec Cyril Dion, du film "Après-demain". Bande annonce : 

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.