Peut-on tirer des leçons de la crise du coronavirus ? Vient-elle confirmer les thèses des collaposlogues ? Des solutions contre l'effondrement de nos sociétés existent-elles ? Retrouvez ici les réponses du réalisateur, poète et militant écologiste français Cyril Dion données sur le plateau de "Grand bien vous fasse".

Cyril Dion en novembre 2019 à Paris
Cyril Dion en novembre 2019 à Paris © Getty / Eric Fougere/Corbis

Il est le coréalisateur du film Demain, un film documentaire d'écologie des solutions. Pour lui, la crise du coronavirus a permis de toucher du doigt notre impréparation face aux crises climatiques qui arrivent, et la diminution des émissions de gaz à effet de serre constatée est celle que nous devrions avoir pour respecter les Accords de Paris. 

Le monde d’après, un moment propice au rêve 

Cyril Dion  : "On projette nos désirs sur le futur. Les écologistes ont voulu voir dans cette crise que la décroissance arrivait, tandis que les capitalistes ont projeté leurs fantasmes de libéralisme et de surveillance généralisée. Je crois que notre capacité à rêver a un impact sur la réalité. Notre faculté à imaginer notre futur nous donne l’énergie pour le construire."

Les prédictions des collapsologues 

CD : "Depuis quelques années, les collapsologues, comme Pablo Servigne, avancent que si on met bout à bout les éléments de la crise écologique actuelle - la biodiversité qui s’écroule avec des espèces qui disparaissent plus vite que la normale, le réchauffement climatique qui dérègle nos conditions de vies sur Terre… -, cela pourrait avoir un impact sur notre capacité à produire suffisamment de nourriture, à acheminer assez d’eau, et à permettre à nos réseaux de transports et d’énergie de fonctionner. 

On pourrait arriver à un moment où cette capacité à apporter des biens et des services de base à la population pourrait s’effondrer. Et on se retrouverait dans un monde où l’eau potable au robinet manquerait dans un certain nombre de villes, où l’on ne serait plus capable de faire voler des avions, ou de faire rouler des camions, pour acheminer de la nourriture dans les supermarchés… Notre civilisation telle qu’elle est construite serait alors en phase d’effondrement.

La crise du coronavirus, un avant-goût de l’effondrement 

CD : "On ne peut jamais savoir ce qu’il va se passer exactement, mais la crise du coronavirus nous a permis de voir que nos sociétés étaient fragiles

On a pu mesurer à quel point nous avions besoin de la croissance et de l’activité économique ininterrompues pour continuer à faire fonctionner nos sociétés. Nous avons pu toucher du doigt à quel point il suffit de pas grand-chose pour « gripper la machine ». 

On a vu que si l’on n'était pas préparés à un certain nombre de crises et à un certain nombre de chocs, on les vivrait de façon plus dramatique. 

Il y a des scientifiques qui alertent depuis un certain nombre d'années sur un risque de pandémie avec des virus de type SRAS. On voit bien que nos Etats ne se sont pas mis en situation de gérer ces crises-là de façon optimale. 

On peut faire le parallèle avec la crise climatique : depuis des décennies, des spécialistes nous alertent sur ses conséquences. Ils nous disent que ce que nous allons sans doute vivre sera encore plus dramatique que ce que nous avons vécu ces deux derniers mois." 

Vers une ère de la sobriété ?

CD : "Je ne peux pas savoir ce que la société va décider de faire. Ce qui est certain, c'est qu'on va être contraints à une certaine décroissance, malgré ce que de nombreux libéraux continuent de penser.

On ne peut pas continuer à fonctionner dans un système aux ressources naturelles limitées avec une croissance économique infinie, c'est impossible. 

Donc, si tous les êtres humains se mettent à vouloir vivre comme les Occidentaux qui ont le mode de vie le plus consommateur de ressources sur la planète, on court à la catastrophe.

On sait qu'aujourd'hui, par exemple, un Français émet l'équivalent de 11 tonnes d'équivalent carbone par an.

Si on voulait respecter les accords de Paris, si on voulait rester dans les limites de ce que le climat peut supporter comme gaz à effet de serre, il faudrait qu'on en émette seulement deux. Il faudrait donc quasiment diviser nos émissions de gaz à effet de serre par six. 

Aujourd'hui, la tendance, en Chine, en Inde, en Amérique du Sud, c'est d'aller vers ces 11 tonnes. Les Américains, et les Chinois, sont déjà au-delà."

À la limite du système

CD : "Le Stockholm Resilience Center (le Centre de travail sur la résilience de Stockholm) a mis en place le système de mesure des neuf limites. Il étudie la déforestation, la qualité des sols, la vie dans les océans, avec le nombre d'espèces et la biodiversité…

Et sur tous ces indicateurs-là, on est en train de franchir des lignes et d'épuiser la nature plus vite qu'elle n'est capable de se régénérer.

La seule solution pour essayer de redonner du répit à ces écosystèmes, c'est d'arrêter cette prédation ou en tout cas, de la diminuer drastiquement."

Pour une baisse massive des émissions de CO2 partout dans le monde 

CD : "La crise a fait baisser les émissions de 25% en Chine au mois de février, en France, c'était même de l'ordre de 30 % des estimations. 

On devrait, si l'effet rebond de la reprise n'est pas trop important, avoir une baisse de 8% de nos émissions à l'échelle de la planète pour l'année 2020. 

Et en réalité, ces 8% sont ce qu'il faudrait qu'on fasse chaque année jusqu'à 2030 pour tenter de rester dans la trajectoire des accords de Paris. On mesure l'ampleur de l'effort que ça nous demanderait sans confinement et les modifications structurelles que cela impliquerait dans nos sociétés !"

Des propositions

CD :"Les éléments de résilience à la crise climatique, on les connaît depuis longtemps.

On a besoin de faire en sorte que nos territoires soient capables de produire de l'alimentation plus près de là où les gens la consomment. Donc, que l’on ait un maximum de paysans, et de petites fermes autour des bassins de population.

Il faut que l’on soit capable de produire de l'énergie, et plutôt de l'énergie renouvelable, là où les gens habitent.

On doit relocaliser une partie de notre économie et qu’elle soit plutôt tournée vers les besoins essentiels des personnes. Et ne plus dépendre de grandes multinationales qui viennent s'implanter sur un territoire et qui sont capables d'un jour à l'autre, parce que la main d'œuvre sera moins chère, de partir à l'autre bout du monde et de laisser des territoires déserts. Ces grandes entreprises fragilisent aussi notre capacité de produire un certain nombre de choses : on l’a vu  avec les masques. Mais c'est vrai pour d'autres aspects de nos vies.

Et puis, il faudrait mettre en place des politiques qui réduisent drastiquement nos émissions de gaz à effet de serre et qui inventent d'autres modèles économiques. 

Que l’on arrête avec ce système qui nous demande d'avoir de la croissance en permanence, on voit bien que ce n'est pas soutenable. 

Les économistes devraient plancher dès aujourd'hui sur ce à quoi ressemblerait une société post-croissance, une société "acroissante". C'est aussi un sujet sur lequel la Convention citoyenne pour le climat est en train de travailler. Elle va rendre ses conclusions le 21 juin.Le président de la République s'est engagé à ce que ces conclusions aillent sans filtre au Parlement et conduisent à un référendum. Ce serait l'occasion pour l'ensemble des Français de se prononcer sur un grand plan pour le monde d'après, une société qui se libérerait petit à petit des énergies fossiles."

Aller plus loin

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