Habitants, agriculteurs, industriels et professionnels des sports d'hiver ont tous des besoins en eau mais la ressource à se partager est limitée. En Haute-Savoie, la sécheresse qui s'installe tous les ans force tous ces acteurs à penser à l'avenir pour éviter d'éventuels conflits d'usage.

Le niveau des rivières et cours d'eau est très bas pour la saison.
Le niveau des rivières et cours d'eau est très bas pour la saison. © Radio France / Adrien Toffolet

L'eau se fait rare à La Blonnière, un hameau de Dingy-Saint-Clair situé à seulement 1300m d'altitude. Quelques rares sources s'écoulent doucement malgré la sécheresse. L'une d'elle tombe dans une cuvette en pierre, dans le jardin de Paul, un retraité qui s'est installé dans la commune il y a une dizaine d'années. "En temps ordinaires, cette source me sert à arroser les plantes et pour le fun. Avec le manque d'eau, je l'ai utilisée pour verser de l'eau dans les WC. Et même exceptionnellement, le jour où je n'avais plus d'eau au robinet, je suis venu faire ma toilette ici", raconte t-il amusé.

Ces dernières semaines, l'eau au robinet n'est pas arrivée à plusieurs reprises. La mairie a fait appel à des citernes pour réalimenter les habitants. En plus des restrictions d'utilisation d'eau imposées par la préfecture, la maire a invité les habitants à la vigilance et la discipline. En attendant que la situation revienne à la normale, un hydrogéologue est sur place pour analyser l'état des sources et l'impact de la sécheresse sur celles-ci.

La sécheresse perdure en Haute-Savoie
La sécheresse perdure en Haute-Savoie © Radio France / Adrien Toffolet

Pour une petite ville ou un village, difficile de limiter les dégâts de tels phénomènes climatiques. D'autres villes de Haute-Savoie, plus grandes, ont plus de moyens pour éviter de se retrouver dans la situation de Dingy-Saint-Clair. C'est notamment le cas de La Clusaz. La célèbre station de ski a pris les devant il y a deux ans, et lancé une réflexion sur la gestion de l'eau.

Une ressource limitée à se partager

La mairie, après avoir lancé un chantier de modernisation des réseaux en eau potable, a monté une structure avec deux autres communes proches, Grand Bornand et Saint-Jean-de-Sixt, afin de mutualiser la gestion de l'eau et son assainissement. Un projet de réserve d'eau en altitude devrait également voir le jour prochainement, dont la moitié serait destinée à devenir une alimentation de secours en eau potable. Des investissements indispensables au bon fonctionnement de la ville dont la population varie entre 1800 habitants hors saison et 25 000 pendant la saison des sports d'hiver. Habitants, agriculteurs, industriels et professionnels des sports d'hiver ont tous des besoins mais une seule et même ressource limitée à se partager.

Comme de nombreuses stations de ski, la ville a construit des réserves d'eau afin d'alimenter, en théorie, les canons à neige. Mais avec la sécheresse qui perdure depuis cet été, André Vittoz, le maire de La Cluzas, a choisi sa priorité : "cette année, avec une sécheresse exceptionnelle, nous avons estimé que pour que la station fonctionne de manière normale, il allait nous manquer 120 000 m3 d’eau. Face à cette situation, on a décidé que sur les réserves d’eau dédiées à la neige artificielle, nous allions garder cette quantité d’eau pour le fonctionnement de la station et donc faire moins de neige artificielle cette année. Nous faisons venir une usine de traitement mobile pour filtrer et purifier l’eau des réserves cet hiver afin de la reverser dans le circuit d’alimentation en eau." Actuellement, la ressource en eau est donc gérée équitablement entre habitants, agriculteurs, industriels, professionnels des sports d'hiver et le milieu naturel.

L’eau que nous avons stockée pour faire de la neige artificielle et assurer notre saison de ski, en période exceptionnelle comme celle-ci, ira en priorité à l’utilisation humaine. On ne fera de la neige qu’avec le surplus. Faire de la neige et ne pas pouvoir donner à boire aux gens, ça ne ferait venir personne dans notre station. Il vaut mieux faire un peu moins de neige.

Protéger l'économie des sports d'hiver

Un positionnement vertueux et tenable en l'état. Mais dans une dynamique où la sécheresse s'installerait de plus en plus comme la norme, avec des épisodes climatiques qui de plus en plus proches, comme actuellement, les choix seraient peut-être moins évidents. De simples besoins ponctuels, la neige de culture s'est imposée comme nécessaire, saison après saison, à maintenir l'activité des stations, poumon économique de la région, avec une centaine de milliers d'emplois dont dépendent habitants et saisonniers.

Il faut donc investir dans de nouvelles retenues d'eau afin d'alimenter les canons à neige. Il faut investir dans plus de canons à neige pour recouvrir une surface année après année délaissée par la neige naturelle. Régulièrement depuis plusieurs années, la région Auvergne-Rhône-Alpes, dirigée par Laurent Wauquiez, débloque des fonds afin de subventionner des travaux d'infrastructures comme l'achat de canons à neige.

Avec de tels enjeux, comment assurer un partage équitable sur le long terme, partout en Haute-Savoie, entre l'habitant permanent qui utilise l'eau quotidiennement, l'agriculteur qui en a besoin pour ses bêtes, l'industriel (la filière reblochon par exemple, qui l'a faite entrer dans son cycle de production) et les stations qui en dépendent pour avoir une saison normale ?

Vers des conflits d'usage ?

C'est la question qui inquiète les associations écologistes, notamment Jean-Pierre Crouzat de la Fédération Rhône-Alpes de Protection de la Nature : "il y a une prise de conscience générale de la situation mais on va probablement vers des sortes de conflits d'usage de l'eau, avec des difficultés croissantes du fait du réchauffement accéléré des températures puisque ici on va vers +4 degrés à la fin du XXIe siècle alors que la moyenne mondiale est de +2 degrés. La ressource en eau se raréfie. Il faut donc modérer les usages, et une vraie réflexion sur le cycle de l'eau puisque l'eau que l'on stocke en montagne (et on comprend bien son importance) pourrait à un moment donné manquer dans les cours d'eau qui sont presque à sec actuellement."

Le lac d'Annecy a particulièrement souffert cette année
Le lac d'Annecy a particulièrement souffert cette année © Radio France / Adrien Toffolet

La préfecture de la Haute-Savoie surveille de près l'état de sécheresse et le développement des infrastructures. "Dans les zones en tension, nous préconisons l’élaboration de plans de gestion de la ressource en eau, qui permettent le partage entre les différents acteurs de la ressource", explique Francis Charpentier, directeur Départemental du Territoire. "On détermine la quantité disponible pour ensuite la répartir entre la population pour l’alimentation en eau potable qui est prioritaire, les agriculteurs, les industries, sans oublier le milieu naturel dont tout le monde est bien conscient des services gratuits qu’il rend en matière de biodiversité. Ce sont des démarches qui sont vertueuses car elles permettent de bien prendre en compte les besoins, d’éviter les gaspillages et d’arriver à une gestion apaisée de l’eau."

Mais Jean-Pierre Crouzat espère voir les différents acteurs se mettent autour d'une table rapidement afin d'élaborer un cadre plus strict et respectueux de la nature, "à l’instar de ce qui est fait pour protéger l’air, les PPA, Plans de protection de l’air, il faudrait aussi avoir des PPE, Plans de protection de l’eau pour les Alpes du Nord." Faire cohabiter écologie et économie, ce qui n'est pas toujours simple.

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.