Cinq après la signature de l'accord de Paris, les signaux de dégradation de la planète ne s'améliorent pas vraiment. Dans son essai, "Raviver les braises du vivant", le philosophe Baptiste Morizot avance d'autres solutions possibles que celles que prônent les politiques. On l'a lu, et voici ce qu'on en a retenu.

Dans le parc régional du Vercors
Dans le parc régional du Vercors © AFP / Michel Cavalier

En tant que philosophe, Baptiste Morizot réfléchit aux rapports actuels entre les humains et le monde vivant – on devrait plutôt dire sur les interactions entre les vivants, y compris les humains. Maître de conférences à Aix-Marseille Université, il est l’auteur des essais Pour une théorie de la rencontre, Les diplomates, paru chez Wildproject et récompensé en 2017 par le prix François Sommer, ou Sur la piste animale. Il publie cet automne Raviver les braises du vivant en coédition avec Actes Sud et Wildproject, et est cette semaine rédacteur-en-chef d'un hors série du magazine Socialter. Sa démarche consiste à se consacrer à la partie vivante de la planète. Il y a de quoi se sentir impuissant devant l'affaiblissement vertigineux de la biodiversité, et Baptiste Morizot cherche les leviers, c'est-à-dire les idées et les concepts qui nous permettraient de reprendre la main. 

Sa philosophie se fabrique sur le terrain, auprès des fermiers, des agriculteurs, des forestiers, des agroécologistes, et au gré de ses propres observations, y compris dans le pistage des loups. 

La propriété, un levier possible pour le vivant

Baptiste Morizot fait ressortir par exemple que nous avons pris l'habitude, avec le développement de l'agriculture intensive, de nous protéger des nuisibles, notamment quand ils affectent les cultures ou rendent nos nourritures toxiques, et que c'est cela même qui nous a rendus plus fragiles. Il interroge donc nos pratiques "intransigeantes" et "éradicatrices" du vivant quand celui-ci ne sert pas les intérêts de l'économie dominante. 

Bien installé au milieu des cultures, le philosophe se penche aussi sur la question de la propriété, droit si fondamental dans l'organisation de nos sociétés. Sur le sol qu'il achète, le propriétaire est un dieu tout puissant, maitres de toutes les richesses qu'il peut y puiser. Qu'à cela ne tienne, répond l'artisan philosophe, que la propriété devienne aussi le levier pour aménager des milieux naturels que l'on laisse vivre en paix. Ainsi se réfère-t-il à des projets de défense de forêts en libre évolution, sans prélèvement ni exploitation. Pour cela il faut acquérir les terres et laisser faire les êtres vivants, pucerons, bactéries, champignons, fougères, aubépines, comme s'ils étaient propriétaires de ces sols. Ainsi pour aviver les braises du monde vivant en voie de perdition, Baptiste Morizot se réfère notamment sur les initiatives d'associations comme l'ASPAS (Association pour la protection des animaux sauvages), ou le RAF, réseau pour les alternatives forestières, qui développent des programmes de libre évolution des milieux naturels.

En finir avec "l'écopaternalisme"

Ces initiatives donnent l'occasion de mettre à mal les principes de "conservation" de la nature, largement développés avec de bonnes intentions pour "sauver la nature", car ils se fondent sur l'idée que l'homme est supérieur et capable de réguler le monde naturel, posture qu'il nomme "écopaternalisme". 

À la lecture de son essai, on le sent optimiste face à la myriade d'initiatives qui se développent un peu partout, devant les espoirs formidables que font naitre sous nos yeux ces nouveaux cultivateurs ou forestiers, qui savent que les vers de terre ont autant leur mot à dire que les socs et pulvérisateurs dans le grand concert du végétal et de l'animal.  

On comprend que l'humain s'est pris pour le cow boy d'un ranch, la planète, alors qu'il aurait pu se comporter comme un vivant parmi les autres, humblement interdépendant de tous les autres. Sans abeilles, la vie n'est pas possible pour l'homme sur Terre. 

Morizot nous invite à apprendre de nouveaux langages, à mieux observer les modus vivendi que les autres vivants mettent en place pour négocier entre eux, et à entrer dans cette chorale. Les capacités de trouver des modus vivendi, ce sont les autres vivants qui les ont inventé. Il y a une myriade de modes de communication possibles.  

La nouvelle guerre du feu

Même le feu, qui nous épouvante tant, il le réintègre dans la palette des outils du vivant. Ni sacré, ni vengeur, le feu qu'il cite et décrypte abondamment, est partie prenante de la biodiversité. 

"Voilà la nouvelle “guerre du feu” : ce sont les braises du feu vivant qu’il faut désormais protéger. Et c’est une guerre contre nous-mêmes cette fois. Mais attention. Pas  contre nous-mêmes comme espèce. Pas comme totalité. Pas comme destin nécessaire de  l’humanité" explique le philosophe. Il nous met en garde toutefois contre la misanthropie que certaines démarches écolos ont tendance à répandre. Ce ne sont pas les humains en général qui sont en cause selon lui mais "la forme économique et politique tardive", "un métabolisme social ravageur", et "un  rapport au monde particulier, qui s’est érigé en norme et en Progrès". Il cite alors des coupables souvent pointés du doigt, logiques marchandes, financiarisation et gaspillage.

"Adossé à une culture tardive de “cheapisation” du vivant : c’est-à-dire au processus qui simultanément le dévalue ontologiquement, le dépolitise et le convertit en matière première bon marché. Mais les humains sont aussi la solution au problème posé par certaines activités humaines et leurs logiques systémiques".

Les outils des humains s'appellent réforme de la Politique agricole commune, subventions redirigées, cadre législatif, accord de Paris peut-être, qui arrive à sa cinquième année, et ne semble pas encore en mesure de vraiment changer la donne. 

Au fil des arguments, on se prend à douter de la pertinence de beaucoup des initiatives écologistes, comme la plantation massive de forêts, muraille verte en Afrique, plantation soutenue par les internautes du moteur de recherches Ecosia par exemple. Beaucoup d'agitation, voire de gesticulations qui restent ancrées dans de vieux réflexes écopaternalistes. 

Epuisés par l'âpreté de la réalité, le lecteur ou la lectrice pourront rêver que sans le vouloir, les humains laisseront à quelques espèces vivantes des brèches par lesquelles elles pourront se répandre, regagner du terrain. On aimerait qu'un grain de sable vienne définitivement mettre à mal la spirale de la production de déchets plastiques et mette un grand coup de frein dans les émissions de CO2. Les grands monstres ont toujours péri sous l'effet des grains de sables.