Près d'un mois après l'incendie de l'usine classée Seveso seuil haut, Lubrizol, et de l'entrepôt voisin de Normandie Logistique à Rouen, le PDG du groupe américain était auditionné par les parlementaires ce mardi. Certains élus sont restés dubitatifs devant ses déclarations jugées parfois "optimistes".

Le PDG de Lubrizol, Eric Schnur, a été entendu par les sénateurs mardi après-midi, dans le cadre d'une commission d'enquête.
Le PDG de Lubrizol, Eric Schnur, a été entendu par les sénateurs mardi après-midi, dans le cadre d'une commission d'enquête. © AFP / BENOIT DURAND / HANS LUCAS

Après l'incendie qui a ravagé une partie de l'usine Seveso Lubrizol et des entrepôts de Normandie Logistique, le 26 septembre, le Président directeur général du groupe américain Lubrizol, Eric Schnur, était entendu mardi matin par les députés, dans le cadre de la mission d'information de l'Assemblée nationale présidée par le député socialiste de Seine-Maritime, Christophe Bouillon.

L'après-midi, le PDG de Lubrizol répondait aux questions des sénateurs, cette fois dans le cadre d'une commission d'enquête, votée à l'unanimité au Sénat, "afin d'évaluer l'intervention des services de l'État dans la gestion des conséquences environnementales, sanitaires et économiques de l'incendie de l'usine Lubrizol".

Une prise de parole très attendue compte tenu de la communication jusqu'ici plutôt verrouillée de l'entreprise vis-à-vis du grand public.

Un feu "déclenché à l'extérieur" selon Lubrizol

"Toutes les informations dont nous disposons indiquent que l’incendie s’est déclenché à l’extérieur de nos installations", déclare Eric Schnur à l’Assemblée. Une version soutenue par l'entreprise depuis le début qui se fonde sur "deux vidéos" de surveillance que les parlementaires demandent à visionner. Des images qui, néanmoins, "ne permettent pas de voir ce qu'il se passait sur un autre site [comme celui de Normandie Logistique, ndlr]", ajoute Eric Schnur, exprimant son impatience de "connaître exactement la source et la cause".

Cette conviction répétée que l'incendie s'est déclenché hors-site a provoqué les interrogations de Ronan Dantec, sénateur écologiste de Loire-atlantique : "Avez-vous réalisé une analyse des risques extérieurs avec les services de l'État ?", élément que devrait contenir selon lui le Plan de prévention des risques de tout site classé Seveso. 

Réponse du PDG : 

Nous ne pouvons pas faire une analyse pour un événement extérieur à notre site car nous ne savons pas ce qu'il s'y passe.

Eric Schnur estime par ailleurs que les risques associés à la présence d'un site non classé comme les entrepôts de Normandie Logistique n'étaient "pas élevés", d'autant que "les produits que nous stockions chez eux n'étaient pas dangereux selon la norme Seveso", insiste-t-il.

Concernant la séparation avec le terrain de son voisin Normandie Logistique, il confirme qu'il s'agissait bien d'un mur en béton. Était-ce suffisant ? "Aucune des analyses des risques réalisées pendant des années ne nous a permis de dire qu’il y avait un risque", louvoie le PDG.

Il est aussi resté muet sur la présence d'un fumoir non clos, découverte par Konbini news, dans la zone qui a brûlé : "Je ne sais pas ce qu’il en est de ce fumoir, je peux vous donner des informations plus tard".

De nombreuses questions sur la sécurité incendie du site

S'il semble persuadé que le feu s'est déclenché à l'extérieur, Eric Schnur reste flou sur la propagation du feu à l'intérieur du site.

"Les sprinklers [installation fixe d'extinction automatique à eau, NDLR] dans le bâtiment A5 ont été déclenchés et ça a protégé le bâtiment pendant au moins deux heures", raconte-t-il. Mais il précise :

Le système d’extinction est fait pour protéger le bâtiment en cas de départ de feu dans le bâtiment, il n'est pas prévu pour un feu qui provient de l’extérieur du site.

Le PDG Monde du groupe, contredit ainsi les suppositions de Frédéric Henry, son homologue de Lubrizol France, sur Paris-Normandie, quatre jours après l'incendie : "On pense qu’en arrivant dans cet entrepôt principal, l’énergie était telle que les sprinklers ne servaient plus à rien" avait-il confié au quotidien. Par ailleurs, le directeur du site de Rouen, Laurent Bonvalet, indiquait à France Bleu Normandie que "le feu s'est déclaré avec une telle violence que les systèmes d'alarme ont été mis hors circuit". 

Eric Schnur est demeuré incapable d'indiquer le stockage en eau dont disposait le site pour éteindre l'incendie, admettant "qu'il n'y en avait plus au bout d'un moment". Il a évalué à 2 000 tonnes la quantité d'eau utilisée pour éteindre le feu. Une eau qui a été "confinée et va être traitée" pour éviter une pollution.

Les doutes sur la formation à la sécurité incendie des sous-traitants, soulevés par un rapport du Club Maintenance Normandie de 2010, consulté par Le Monde, ont occupé une partie des auditions. Ce rapport parlait d'une "situation alarmante parmi les sous-traitants qui interviennent sur les sites industriels" normands. "Ça n'est pas le cas des sous traitants qui travaillaient sur le site de Lubrizol le 26 septembre. Nous faisons en sorte que quiconque travaille sur le site respecte les mêmes normes de sécurité que les salariés à temps plein", rétorque le PDG. 

"Cette nuit-là, à 2h40, nous avions 17 personnes formées à intervenir contre les incendies qui ont pris les premières mesures", a-t-il révélé. D'autres entreprises locales auraient également apporté leur aide.

L’enquête préliminaire pour "mise en danger d'autrui" est actuellement menée par le pôle santé publique et environnement du parquet de Paris. Elle devra identifier ce qui a dysfonctionné en termes de sécurité.

Les arrêtés préfectoraux ont-ils été respectés ?

Les parlementaires ont mentionné une "mise en demeure" de l'usine Lubrizol en 2017, faisant état de "17 manquements" à la sécurité. Cela concernait notamment "la réglementation en termes de durée maximale de départs de feu", nous disait le directeur régional à la Direction régionale de l'environnement, de l'aménagement et du logement (DREAL), Patrick Berg. 

Après l'incident de 2013 qui avait provoqué des émissions de gaz mercaptan, "de nombreuses actions ont été menées , nous avons investi plus de 20 millions d'euros pour améliorer les équipements", déclare Eric Schnur, sans indiquer si tous ces manquements ont effectivement été réglés. Il souligne aussi qu'"il y a eu trois à cinq inspections de la DREAL par an" sur le site.

Un autre arrêté, signé en juin dernier, autorisait une augmentation des capacités de stockage de l'usine : 240 ISO conteneurs d'une capacité totale de 4 800 mètres cubes, dont 600 tonnes de produits classés "inflammables" ou "dangereux pour l'environnement". "Cela constituait une hausse de 3% des produits sur le site, évalue le PDG, ce qui ne nécessitait pas d'évaluation environnementale", comme l'a estimé le préfet. Et de toute façon, "nous n'étions que dans les préparatifs, nous n'avons pas mis en oeuvre ce projet", complète-t-il.

Enfin, la prescription d'un mur couvre-feu dans un arrêté préfectoral de 2010 a-t-elle été respectée ? La réponse est non, et il en donne une explication : "Les probabilités d’incendie étant faibles, il a été estimé que la construction de ce mur n’était pas nécessaire".

Lubrizol se veut rassurant sur les effets sanitaires

Les doutes et les interrogations persistent, mais le PDG du groupe se veut rassurant : "Nous savons précisément quels produits Lubrizol ont brûlé dans nos entrepôts et dans ceux de Normandie Logistique, et nous pouvons affirmer que ces substances ne posent aucune menace sur la santé – ni à court terme ni à long terme – en dehors de l’irritation passagère normalement provoquée par la fumée."

Même s'il dit "comprendre que les préoccupations persistent", "jusqu’à présent, 2 000 échantillons et 1 000 résultats de ces échantillons ont confirmé qu’il n’y a pas d’impact sanitaire", a-t-il précisé, renvoyant à l'expertise des toxicologues capables, selon lui, de "faire des simulations de combustion" des produits. Selon lui, "90% des matières sont du carbone hydrogène".

Il compare même les effets de cet incendie à celui d'une maison

Il n'y aucune différence significative entre ce qui a brûlé dans ce feu, et ce qu'on peut trouver dans l'incendie d'une maison, où les fumées peuvent être encore plus toxiques.

Une remarque qui a fait réagir plusieurs parlementaires, comme Jean-Claude Tissot, sénateur Ps de la Loire : "Quand vous dites que les retombées ne sont pas nocives, je m’étonne de votre optimisme. Nous sommes face à une catastrophe écologique."

Les sénateurs demandent à consulter ces analyses pour les examiner avec des experts. Eric Schnur promet de "faire en sorte que des experts en toxicité indépendants puissent bénéficier de toutes les informations dont ils ont besoin pour mener leurs études", garantissant une "transparence" complète.

Pour ce qui est de l'amiante, il rappelle que le bâtiment A5 qui a brûlé comportait un toit en fibrociment qui en contenait. "On a procédé à des analyses de l’amiante le jour de l’incendie (...), on n’en a pas détecté sur le site ni en dehors", rassure-t-il.

Un "bon voisin" qui promet d'indemniser... Sans préciser le montant

Concernant les agriculteurs, Eric Schnur avoue ne pas connaitre "l'impact sur le long terme". "Nous sommes sur le point de conclure un accord initial avec le FMSE [Fonds de mutualisation des risques sanitaires et environnementaux, ndlr] et nous allons utiliser le FMSE pour identifier les agriculteurs qui sont dans le besoin le plus urgent", a-t-il assuré, sans livrer de montant. Le ministre de l'Agriculture, Didier Guillaume, a quant à lui estimé le préjudice subi par les agriculteurs "entre 40 et 50 millions" d'euros.

Le PDG de Lubrizol promet également une indemnisation des entreprises locales impactées par l'incendie. Mais les questions des parlementaires sur le montant, le mode et le délais de versement des indemnisations des agriculteurs, des riverains et des entreprises sont restées sans réponses.

"Pour l'instant, il ne s'agit pas d'un problème juridique, mais d'un soutien en tant que bons voisins, martèle Eric Schnur, il faut que les personnes qui en ont besoin puissent avoir l’aide dont ils ont besoin" 

Nous sommes engagés à verser des millions si besoin et nous sommes prêts à en augmenter le montant si besoin.

"En outre, nous apporterons des fonds pour contribuer aux analyses environnementales (...) afin d'apaiser les inquiétudes de la population", a-t-il précisé, en plus du financement des opérations de nettoyage.

Enfin, qu'en sera-t-il de _"l'indemnisation des communes_, qui ont dû faire face à de nombreuses dépenses ?", interroge Agnès Canayer, Sénatrice LR de la Seine-Maritime. "Nous n'en avons pas parlé avec les collectivités locales, mais nous aurons certainement cette discussion", projette le PDG.

Que vont devenir le site et les salariés ?

Eric Schnur assure que les employés de l'usine "garderont leur travail" et que "leurs salaires seront versés intégralement". Il reconnait qu'"ils connaissent beaucoup de stress et d'incertitude". En guise d'accompagnement sanitaire et psychologique, "ils peuvent avoir un suivi médical s'ils le souhaitent, nous les encourageons à prendre soin de leur santé, à faire des consultations médicales régulières".

"Le site de production a été épargné par l'incendie", rappelle Eric Schnur, mais il annonce que la zone d'enfûtage incendiée ne sera pas reconstruite. Cette activité sera déportée "hors de la ville" : "il est clair que nous ne pouvons pas continuer à travailler comme nous le faisions avant, concède-t-il, nous pourrions très bien faire les mêmes opérations (...), mais je pense que cela ne rassurerait pas le voisinage."

Pendant ce temps, sur le site, les opérations de dépollution n'ont pas encore commencé. L'évacuation des 160 fûts endommagés devrait "en principe" débuter mercredi, et se poursuivre _"environ deux mois_, en journée hors week-end", selon la préfecture de Seine-maritime. Elle décrit un "dispositif étanche et pressurisé, un robot commandé à distance" qui "triera, traitera et neutralisera les matières pour préparer leur évacuation. Les matières ainsi traitées seront acheminées par camion-citerne". "Cela va prendre des mois pour dépolluer le site", prédit le PDG de Lubrizol.

Au cours de cet incendie, 5 253 tonnes de produits chimiques ont brûlé dans l’usine Lubrizol, ainsi que 4 250 tonnes de produits dans des entrepôts voisins Normandie Logistique, dont 1 691 tonnes venant de Lubrizol.

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