Mathieu Vidard recevait ce mardi 11 septembre le philosophe Michel Serres et l'historienne Valérie Chansigaud pour évoquer la protection de la nature et les armes que l'humanité à sa disposition pour résoudre cette crise majeure.

La démocratie peut-elle sauver la planète ?
La démocratie peut-elle sauver la planète ? © Getty / Kelly Sillaste

En France, ces dernières semaines, la protection de l’environnement semble avoir pris un sacré coup dans l'aile :  des lois qui tardent à venir, la démission de Nicolas Hulot, le poids des lobbys... Notre société est-elle capable de s'organiser pour résoudre la question écologique, qui au bout du compte relève de la question de notre propre survie ? Certains pays comme la Finlande ou la Chine prennent la transition écologique au sérieux. Même si cette dernière est une des championnes de la pollution, elle s'est fixé pour objectif de passer au vert à marche forcée. Quant à l'état de Californie, l’environnement devient une priorité nationale. Son gouverneur Jerry Brown vient d'annoncer ce 10 septembre que l'objectif fixé pour l'état était d'atteindre 100% d'énergie renouvelable en 2045.

Le politique et l'économie

Pour Michel Serres, le politique reste en arrière par rapport à l'économie quand il s'agit de répondre aux questions environnementales. Et l'économie porte, selon lui, une responsabilité majeure. Car si certains pays arrivent à faire aboutir des lois, celles-ci sont souvent ralenties voire bloquées par le pouvoir économique comme ce fut le cas dans l'affaire du glyphosate. L'historienne Valérie Chansigaud de son côté considère qu'il est néanmoins difficile de décorréler les deux car les intérêts politiques sont liés intrinsèquement à l'économie. Pourtant, l'Organisation mondiale du travail déclarait dans son rapport publié en mai dernier, « Emploi et questions sociales dans le monde 2018 : une économie verte et créatrice d’emploi », que la transition écologique pourrait créer 18 millions d'emplois dans le monde. 

Une société assez mobilisée ?

Quand Hulot démissionne pour montrer notre échec envirronemental, nous regardons sa démission. Si Hulot avait senti que la société française était vraiment mobilisée, se serait-il senti plus fort pour porter ses actions ? Pas sûr que nous ayons une réponse claire et définitive. Et si un internaute quelques jours après, arrive à lancer une marche pour le climat, un sentiment d'impuissance subsiste pour Michel Serres et Valérie Chansigaud. Il aurait fallu que plus de citoyens se mobilisent pour que le message arrive clairement aux oreilles du gouvernement. Pour Valérie Chansigaud, d'ailleurs, il faudrait que nous arrêtions de fonctionner "comme des consommateurs de la politique, et devenir acteur. Il faut s'investir politiquement, changer sa façon de voter et même se présenter pour proposer des alternatives".

Michel Serres considère de son côté que la carte bleue est aussi importante que notre carte d'électeur et que notre façon de consommer et la possibilité de boycotter des produits ou des pratiques peuvent changer le monde. Et finalement, si les gens se mobilisent lentement, c'est que peut-être, jusqu'à présent la question de l'environnement a été trop abstraite par rapport au quotidien des gens ? 

La démocratie peut elle sauver la planète ?

C'est en tout cas, selon Michel Serres et Valérie Chansigaud, le système politique actuel le plus apte à défendre l'écologie. Dans les pays où la démocratie glisse dans le populisme, les questions de l'environnement sont assez vites éclipsées par d'autres questions comme l'immigration, l'insécurité ou le chômage. Mais la démocratie dispose d'outils relativement lents par rapport à la rapidité de l'évolution du climat. 

Il y a trente ans, Michel Serres avait proposé un contrat social intégrant la nature avec son livre Le Contrat naturel. La déclaration universelle des droits de l'homme ne concerne que l'homme et pas la nature. Ce contrat pourrait être élargi. Il imagine alors, non pas que les arbres puissent porter plainte contre des sociétés ou des individus, mais des responsables de parcs oui. C'est déjà le cas dans certains pays. Nous en comptons 100 000 en Europe et ces derniers pourraient très bien être "sujet de loi" selon le philosophe. 

Une "guerre mondiale" se déroule sous nos yeux

Cette guerre concerne bien l'avenir de l'humanité et elle se joue entre la nature et nous. Si Malthus considérait qu'il fallait limiter la population mondiale pour sauver la planète, Condorcet et Godwin basaient la solution sur la science et l'éducation. Un débat qui continue d'animer certaines discussions depuis 200 ans et qui n'a toujours pas trouvé de vainqueur. 

Une réalité s'impose : le problème est global et nous sommes incapables d'y répondre aussi parce que les disciplines ne se parlent pas entre elles. Michel Serres évoque par exemple sa présence au Conseil Constitutionnel pour "La nuit du droit", où il fut questions de l'environnement. Il y a rencontré des politiques, des philosophes, des sociologues. Pas un seul scientifique. Inversement, Valérie Chansigaud a ressenti cette même solitude dans des colloques sur l'environnement où les sciences humaines étaient absentes...

Le désespoir est mobilisateur

Si nous ne trouvons pas des solutions efficaces, certaines personnes mobilisées dans ce combat peuvent basculer dans une forme d'intégrisme. Valérie Chansigaud cite l'exemple du Royaume-Uni dans les années 80 où il y avait plus de militants de la cause animale en prison que de militants de l'IRA. Les groupes punks eux-même ont beaucoup fait pour la nature et la cause animale. Elle cite le cas d'un groupe qui donnait même à la fin de ses concerts la liste des boucheries et des abattoirs à brûler... Un mouvement pas si No Future que ça.

La conclusion revient à Valérie Chansigaud :

Les personnes peuvent, par désespoir devant la médiocrité de la démocratie, faire des actes qui ne correspondent pas à l’idéal de tout un chacun. 

► Ré-écoutez la Tête au Carré du 11 septembre 2018 avec Valérie Chansigaud et Michel Serres►

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