Des centaines de milliers de moustiques rendus stériles en laboratoire, puis lâchés dans la nature par des drones pour court-circuiter la transmission des maladies virales dont ils sont porteurs : telle est la stratégie actuellement à l'essai au Brésil et dans de nombreux autres pays dans le monde.

Lâcher des "moustiques stériles" par drones, est-ce bien sérieux ?
Lâcher des "moustiques stériles" par drones, est-ce bien sérieux ? © Getty / Hanesh Mehta / EyeEm

L’enjeu est majeur. Chaque année, le paludisme, le zika, le chikungunya ou lla dengue sont responsables de centaines de millions de victimes dans le monde. Or, toutes ces maladies virales ont un point commun : les moustiques qui véhiculent l’infection lorsqu’ils piquent les humains. Ces dernières années, les chercheurs se sont particulièrement intéressés à une stratégie de lutte : la stérilisation des moustiques mâles. Sortie du laboratoire, l’expérimentation se fait désormais « grandeur nature » à Singapour, en Malaisie ou au Brésil par exemple. 

Le principe de cette stratégie est simple. En laboratoire, des larves sont élevées puis on stérilise les individus mâles pour les rendre incapables d'assurer une descendance viable. Ensuite, ces moustiques stériles sont relâchés en nuées près des zones de reproduction, en quantité suffisante pour supplanter les mâles sauvages auprès des femelles. Les œufs issus des accouplements avec les insectes stériles ne se développent pas et les colonies de moustiques sont donc censées s’effondrer rapidement. Et quelques semaines ou mois plus tard, on doit alors constater une chute drastique des piqûres de moustiques chez les humains du voisinage. A chaque fois, il ne s’agit que de réduire localement la population des moustiques autour des zones habitées, pas d’éradiquer une espèce. 

Deux technologies sont à l'essai pour stériliser les moustiques en laboratoire : l’une se base sur la manipulation génétique et l’autre, plus avancée, utilise l'irradiation pour provoquer des mutations dans les cellules reproductrices des moustiques mâles. 

Irradier des insectes, est-ce bien sérieux ? Peu connue du grand public, la stérilisation des insectes par irradiation est appliquéedepuis les années 1960 sur différentes espèces de mouches nuisibles au bétail ou aux cultures. Un peu partout dans le monde, au cœur des zones agricoles, des "usines à mouches stériles" relâchent chaque semaine des centaines de millions d'insectes stérilisés. Avec succès : après l'éradication en 1982, aux Etats-Unis, de la lucilie bouchère, une mouche qui pond ses œufs dans les plaies des animaux et provoque des maladies mortelles.

Et pour le moustique ? Longtemps la pulvérisation d’insecticides a été considérée comme la solution ultime, sans se préoccuper des dangers qu’ils représentaient ! Il aura donc fallu attendre le début des années 2000 pour que la stérilisation du moustique amorce vraiment sa phase expérimentale en laboratoire puis lors de premiers essais en milieu naturel. Aujourd’hui, les résultats sont suffisamment encourageants –avec localement des diminutions de 95% des moustiques et pratiquement pas de piqûres sur les humains pour que l’industrialisation de la stratégie du « moustique irradié » soit sérieusement envisagée. 

C’est d’ailleurs l’une des étapes de cette industrialisation –le relargage du moustique– qui a intéressé une équipe de chercheurs coordonnée par Jéremy Bouyer du Cirad (Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement). Leur objectif ? Optimiser l’arrivée des moustiques irradiés au bon endroit et en pleine forme pour concurrencer les mâles sauvages déjà présents sur zone. 

Pour cela, les chercheurs ont expérimenté l’utilisation de drone dans une région test du Brésil. Première publication scientifique sur les lâchers par drone d’insectes stériles et première analyse de terrain sur la compétitivité sexuelle de moustiques mâles stériles, cette étude donne des résultats encourageants. En moyenne, les chercheurs ont libéré 2500 insectes par hectare chaque semaine. Résultat, après seulement trois lâchers par drone de moustiques mâles stérilisés, un pic de 50 % d’œufs stériles est remarqué dans les deux semaines suivantes, sur les territoires expérimentés.

« En doublant les quantités répandues, on peut estimer possible d’arriver à plus de 90% d’œufs stériles, explique Jérémy Bouyer. L’intérêt des drones est de permettre le traitement d’une large surface, de manière plus homogène et plus rapide que les lâchers terrestres qui consistent à sillonner la zone parfois difficile d’accès en voiture ou à pied ». Surtout, les drones offrent un gain de temps et d’argent considérable, jusqu’à 20 fois moins chers dans une étude publiée dans Nature.  Pas de doute, les recherches sur la stérilisation du moustique sont bien à la croisée des chemins. Et si, la chasse aux moustiques peut enfin être gagnée, des millions de personnes seront sauvées.

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