Valérie Chansigaud est historienne de l'environnement. Invitée récemment dans "La Marche de l'histoire" pour une série d'entretiens, elle explique notamment comment les préjugés culturels que nous avons envers les animaux affecte la façon dont nous respectons leur droit de vivre - ou pas. Explications.

Il y a des animaux charismatiques, que nous jugeons beaux ou intéressants... et les autres, que nous ne regardons même pas.
Il y a des animaux charismatiques, que nous jugeons beaux ou intéressants... et les autres, que nous ne regardons même pas. © Getty / Robert Hanson

Valérie Chansigaud explique : "Il y a des espèces qui sont valorisées et d'autres qui sont jugées belles, d’autres qui sont jugées absolument dégoûtantes, et d’autres encore, effrayantes. Beaucoup d'espèces ne sont même pas jugées parce qu'on ne les regarde pas. 

"C'est fascinant parce qu'on observe cela partout et tout le temps ! Même si on remonte à la Préhistoire et qu'on regarde la diversité représentée sur les peintures des grottes, on retrouve partout, toujours, les mêmes animaux : les grands mammifères et parfois des oiseaux... mais ils ne sont pas nombreux. Et c'est le cas que ce soit en Europe, en Amérique du Sud, en Australie, en Afrique du Sud : ce sont toujours les mêmes animaux qui sont représentés !"

Hier ou aujourd'hui, l'être humain semble absolument constant dans son goût pour une partie de la Nature, qu'il va juger suffisamment honorable et belle pour pouvoir la figurer - mais pas toute, dans la nature, il y a toujours des perdants à cette question. 

Et quand le taux de popularité est faible, certaines espèces peuvent disparaître... C'est le crime écologique parfait puisqu'il n'y aura pas d'observateurs pour le voir. Il faut savoir qu'une grande partie du monde vivant n'a même pas été décrit une seule fois par aucun scientifique ! 

Parmi les espèces que nous jugeons "digne d'intérêt", on trouve le loup, l'ours blanc, le panda par exemple. Ce sont des espèces pour lesquelles on accepte de faire, éventuellement, des efforts pour les protéger de l'extinction. Mais s'il y avait une espèce de moustique menacée elle aussi d'extinction, est-ce qu'on serait prêts à faire des efforts pour elle aussi ?

La Nature doit plier devant nos envies

"Pendant longtemps", explique Valérie Chansigaud, "l'Homme considère qu'il doit pouvoir vivre comme il le souhaite, et la Nature doit se plier devant ses envies". Il semble évident que nous devons pouvoir profiter de l'été sans être gênés par les moustiques ou que le rendement de nos champs de céréales ne doit pas être gâché par les insectes. 

Les propriétés insecticides et acaricides du DDT sont découvertes à la fin des années 1930 et, très vite, il est considéré comme un "produit miracle"... Mais pas par tout le monde, l'historienne note que "tout de suite, les naturalistes et les protecteurs de la nature aux USA s'inquiètent de ce produit. Puisque le DDT a la vertu de tuer TOUS les invertébrés, TOUS les insectes, les naturalistes savent bien que c'est une mauvaise idée. On va immédiatement essayer de comprendre l'impact qu'il a sur la nature et on observe que la reproduction de certains oiseaux est modifiée. On va chercher dans les collections d’œufs conservés depuis très longtemps pour mesurer l’épaisseur de leurs coquilles, et on les compare avec les œufs des années 1950... Et on s'est rendus compte qu'effectivement ces œufs diminuaient en épaisseur à cause des pesticides".

Mais les insectes ont une arme secrète : leur capacité d'adaptation. "Cette adaptation se fait très rapidement, parfois seulement en une à trois générations. En quelques mois, au pire 18 mois, l'adaptation va apparaître : les insectes deviennent résistants aux insecticides utilisés... donc il faut augmenter les doses ou changer de produit, souvent pour des produits plus agressifs que les précédents". Très vite, on se trouve engagé dans un cercle vicieux nocif pour tout le monde... 

Un retour à la théologie naturelle

Aujourd'hui, nous sommes de plus en plus nombreux à prendre conscience - tardivement - que la nature doit être protégée... et que l'usage massif des pesticides doit être questionné.

Valérie Chansigaud : "d'une certaine façon on fait de la théologie naturelle, telle qu'on pouvait le faire au XVIIIe, quand on disait : toutes les créatures de Dieu ont un sens parce qu'elles ont été créées par Dieu. Il est clair qu'il y a des animaux, des plantes mais aussi des bactéries et des virus qui peuvent avoir un rôle néfaste pour l'être humain. Est-ce qu'il faut les désigner comme nuisible ? C'est un peu délicat parce que cela reste des espèces qui ont un impact négatif."

Pour autant, il ne faut pas faire n'importe quoi à leur égard :

Il faut arrêter d'imaginer qu'on va inonder la planète d'un océan de pesticides pour faire disparaître les moustiques.

Parce que :

  • soit le remède est pire que le mal, et le pesticide peut se révéler plus dangereux à long terme pour l'homme que le moustique. 
  • soit la disparition des moustiques pourrait faire apparaître des dangers beaucoup plus grands (c'est l'hypothèse des certains scientifiques)

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