Camille Crosnier s'entretient à distance avec des personnalités scientifiques pour nourrir notre réflexion et construire le fameux "monde d'après". Aujourd'hui, la climatologue franco-canadienne Corinne Le Quéré, présidente du Haut Conseil pour le Climat, confinée à Norwich.

Corinne Le Quéré, présidente du Haut Conseil pour le Climat, confiné à Norwich
Corinne Le Quéré, présidente du Haut Conseil pour le Climat, confiné à Norwich © Corinne Le Quéré
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Les entretiens confinés, avec Corinne Le Quéré

Par Camille Crosnier - réalisation : Valérie Ayestaray

Bonjour Corinne Le Quéré, comment allez-vous  ? 

Je suis chez moi à Norwich, au Royaume-Uni, et je vais très bien. Par contre, j'ai été malade il y a trois semaines du nouveau coronavirus, je pense. J'ai eu de la fièvre pendant dix jours, et comme la planète s'est réchauffée d'1 degré jusqu'à maintenant, ça m'a fait penser à l'analogie entre la santé humaine et la santé de la planète. 

On a un drame sanitaire en ce moment, c'est très clair, mais on a aussi un drame climatique qui se déroule derrière nous, qui s'aggrave même. Avec le réchauffement planétaire, la pause qu'on a en ce moment et qui nous occupe très, très intensément ne change rien au fait que la crise climatique derrière continue et que le réchauffement de la planète, même d'1 degré, est un réchauffement très, très sévère et qui perturbe fortement les fonctions de la Terre. Donc moi c'est clair, je vois le parallèle tout de suite. J'étais déjà inquiète avant, je suis de plus en plus inquiète. 

Un mot pour qualifier cette période ? 

C'est un drame. Les gens souffrent, il y a des gens malades, les gens ont un quotidien bouleversé, il y a ceux qui ont perdu leur emploi, les jeunes en situation précaire et bien d'autres. La crise expose de façon très brutale les enjeux auxquels on fait face. On a besoin d'anticiper, de prévoir les risques, les risques sanitaires, évidemment, mais aussi, comme je le disais, les risques climatiques. Je vois aussi l'importance de la science dans les décisions politiques qui ressort dans cette crise. L'importance d'avoir bien préparé en amont des accords, des échanges internationaux, de la transparence des actions, de la communication. Il y a plein de parallèles, d'éléments qui ressortent, mais vraiment, il n'y a pas d'ambiguïté, on vit un drame vraiment très important. 

Est-ce que vous pensez qu'avec ce drame, l'urgence climatique aurait une chance d'être enfin prise au sérieux ? 

Je pense qu'il va y avoir des décisions très, très rapidement en sortie de crise, qui vont avoir des implications à long terme. C’est vraiment là où il y a une possibilité de prendre des décisions qui vont faire en sorte qu'on pourra aller vers la neutralité carbone dont on a besoin pour réduire les risques climatiques. 

Avant la crise, il n'y avait aucun pays qui ne répondait à la hauteur au changement climatique. La réponse, en France comme ailleurs, elle n'est pas au bon niveau. Les décisions que l'on va prendre, elles ont plus de risque d'être négatives, que positives pour le climat. Alors, il faudra vraiment être absolument en alerte pour qu’elles soient le plus possible, en réponse au changement climatique, en même temps que l'on renforce notre système sanitaire public. 

La France est bien préparée. Nous avons la stratégie nationale bas carbone qui guide les décisions qui étaient en place avant la crise. La convention citoyenne qui a publié les 50 mesures qui nous inspirent. Le Conseil de Défense écologique qui défend les intérêts de la planète. L'accord de Paris, le Pacte vert européen. Donc, on a plein, plein, plein d'éléments qui étaient déjà en place et deviennent encore plus importants pour guider les décisions après la crise. 

Pouvez-vous nous donner des pistes très concrètes ? 

Investir dans des infrastructures vertes, soutenir les changements de modes de transport pour encourager la marche, le vélo, le vélo électrique. Ce sont des changements structurels qui vont aider à passer de transport très carboné (la voiture individuelle) à un transport qui soit beaucoup plus léger en carbone. De la même façon, tout le bâtiment doit être rénové. Donc, il s'agit vraiment de regarder quand on prend des décisions, de faire en sorte qu’elles soient le plus vertes possible. On a les instruments, on a les outils en place, on a les connaissances, on a le savoir faire. Il n'y a pas de raison. Il n'y a pas d'excuses pour repartir de exactement la même façon qu' avant. Si on reconstruit le monde de la même façon, nous aurons encore les mêmes problèmes. 

Cet "après" en un mot ? 

La résilience, il faut que l'on se reconstruise de manière à renforcer notre système de santé et, bien sûr, notre système de réponse au risque.

C’est un monde où on respecte l'environnement, c'est un monde où la santé de la planète occupe la place qu'elle mérite avec la santé publique. Pour que nous ressortions de cette crise, plus forts et plus résiliants. 

Je travaille sur le cycle du carbone et je regarde bien attentivement l'évolution des émissions de CO2 et l'évolution des puits de carbone. Donc, la science, là, comme ma science en ce moment, elle regarde bien ce qui se passe dans l'atmosphère. On a bien vu l'augmentation de la qualité de l'air qui est arrivée tout de suite parce que les polluants ont une durée de vie très, très courte dans l'atmosphère. On a vu une augmentation de la qualité de l'air. Par contre, le CO2, les gaz à effet de serre restent dans l'atmosphère beaucoup plus longtemps, des dizaines, voire des centaines d'années. Les changements, les hauts et bas qu'on voit en ce moment n'auront malheureusement pas d'effets sur le climat parce qu'ils ne sont pas sur du long terme et ne sont pas structurels. La science regarde justement comment on peut  détecter ces émissions,  ce qu'on peut en dire, et comment on peut justement soutenir les réponses du gouvernement.

Si je me transforme à distance et que je deviens Emmanuel Macron, qu'avez-vous à me dire ?

"Ne perdez pas le nord !" Avant la crise du nouveau coronavirus, on avait mis en place en France beaucoup d'instruments une approche, une stratégie, un budget. Gardez-les au centre de votre approche de la crise du coronavirus pour que demain, les risques climatiques, les risques sanitaires soient mieux compris, mieux gérés.

Corinne Le Quéré, qu'est-ce qu'on se souhaite ? 

Courage ! On se souhaite bon courage. On a une épreuve difficile à passer. Et en tant que climatologue, j'ai aujourd'hui juste un souhait, c'est qu’avec la fin du confinement, on trouve ce courage de construire une société où la santé de la planète occupe la place qu'elle mérite avec la santé humaine. 

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