Confinement oblige, Camille Crosnier s'entretient à distance avec des personnalités scientifiques pour nourrir notre réflexion et construire le fameux "monde d'après". Aujourd’hui, l’économiste Eloi Laurent, dans son appartement du nord-est parisien.

L'entretien confiné avec l’économiste Eloi Laurent
L'entretien confiné avec l’économiste Eloi Laurent © Eloi Laurent
13 min

L'entretien confiné avec l'économiste Eloi Laurent

Par Camille Crosnier - réalisation : Valérie Ayestaray

Bonjour Eloi Laurent, où êtes-vous? 

Je suis dans ma vaste propriété de Normandie pour laquelle j'ai quitté Paris aux premières heures de l'annonce du confinement… Non je suis dans mon appartement du Nord-Est parisien.

On demande à chaque invité de choisir un mot pour qualifier la période que nous sommes tous en train de vivre. Quel mot choisissez-vous ? 

Alors moi, je choisirais volontiers le mot d’isolement, parce que si on prend l'étymologie d'isolement, on retrouve la notion d’insularité, le mot “île”, tout simplement. Il me semble que cette crise sanitaire nous conduit à une phase tout à fait extraordinaire de désocialisation. Le confinement, c'est évidemment une désocialisation. La fin du confinement qu'on nous annonce, c'est la société masquée, donc on passe d’une espèce de confinement intérieur à une espèce de confinement extérieur. C'est comme si c'était le pire virus qui pouvait frapper l'espèce humaine. Car l'être humain est un animal coopératif : il se nourrit pour sa prospérité de coopération, de confiance, de contacts, de langage et tout ça nous est retiré, toutes ces fonctions vitales nous sont retirées les unes après les autres. Comme le disait un poète anglais du XVIème siècle, :

Nul homme n'est une île

Nous sommes faits à la limite pour être des archipels mais des îles, certainement pas. Et donc, je trouve que ce virus désocialise et que ce terme d'isolement est vraiment la grande révélation de cette période. 

L'isolement social va être aggravé par ce confinement et donc par cette crise sanitaire… Donc à toutes sortes de phénomènes qui ne sont vraiment pas gais, c'est le moins qu'on puisse dire, mais il faut espérer que l'on puisse apprendre sur la question de la reconstruction des solidarités dans le monde d’après

Justement, un mot cette fois pour qualifier l’après, dont on parle tant ?

La question, c'est après quoi ? Parce que la seule chose qui va vraiment nous libérer, c'est la vaccination généralisée. Et ça, ce n'est pas avant un an et demi, dans le meilleur des cas. Donc le monde d'après, ça risque d'être un petit peu durable, comme notion. 

Mais le monde que je souhaite voir naître, et le mot que je choisis, c’est le bien-être. 

Bien-être c'est l'origine de l'État providence, c'est l’idée de bien-être collectif. C'est comme ça qu'on fonde l'État providence dans les années 1880 en Allemagne. Je crois que c'est ça qu'il faut retrouver. Je crois que ce que nous comprenons là, c'est que ce qui nous manque finalement, c'est les autres.
C'est l'enfer, c'est pas les autres ! C’est en fait ce qui nous manque, une part essentielle de notre bien-être. Des contacts avec nos voisins, nos relations professionnelles. Avoir des contacts avec des citoyens qu'on ne connait pas, mais qui sont là avec la ville, la ville animée, puisque nous sommes recroquevillés sur notre pâté de maisons. 

Et puis le bien-être, au sens du dépassement de la croissance économique et de l'idée que ce qui compte maintenant, c'est de se concentrer sur le bien-être humain et de comprendre à quel point le monde économique dans lequel nous vivons depuis une cinquantaine d'années est une illusion. Tout peut effectivement s'arrêter parce que la priorité humaine fondamentale, c'est la santé, pas la croissance économique. La croissance économique, on nous explique qu’elle peut tout résoudre, alors qu’elle est précisément impuissante face à ce genre de situation. 

Je crois qu'il y a une réflexion vraiment importante à avoir sur la notion de bien-être, avec trois notions : le bien-être essentiel, le bien-être inutile et le bien-être nuisible. Et comprendre que le bien-être essentiel doit pouvoir se perpétuer et qu'il va falloir se passer d'un certain nombre de choses qui sont nuisibles à notre bien-être.

Quel rôle votre discipline, l’économie, peut jouer pour construire ce futur de bien-être ? 

L’économie s’est “bunkerisée”, et, en l'occurrence, est beaucoup moins intéressante dans une période comme celle là que l'histoire. 

Il faut retrouver une espèce de langage économique qui soit réaliste. Je crois que le réalisme est du côté précisément de ceux qui comprennent que nous sommes dans un monde tangible, avec des vraies conditions de vie, avec un habitat qui est notre planète, la biosphère, et que effectivement, il faut réussir à sauver non pas la planète, mais l'hospitalité de la planète pour les humains.

Comment on fait ? 

Enfin s'intéresser au bien-être humain au XXIème siècle, c'est réaliste. S'intéresser à la croissance économique au XXIème siècle n'est pas réaliste. Les tenants de la croissance sont de doux rêveurs. 

On se souhaite quoi ?

On se souhaite un confinement heureux. C'est-à-dire placé sous le signe de la socialisation. Et on espère qu'on ne va pas passer du confinement à la société masquée.

Pour aller plus loin : 

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