Camille Crosnier s'entretient à distance avec des personnalités scientifiques pour nourrir notre réflexion et construire le fameux "monde d'après". Aujourd’hui, Etienne Klein, physicien et philosophe des sciences au Haut Commissariat à l'énergie atomique, confiné chez lui à Paris.

Etienne Klein, philosophe des sciences au Haut Commissariat à l'énergie atomique.
Etienne Klein, philosophe des sciences au Haut Commissariat à l'énergie atomique. © Etienne Klein
15 min

Les entretiens confinés, avec le philosophe des sciences Etienne Klein

Par Camille Crosnier - réalisation : Valérie Ayestaray

Bonjour Etienne Klein, où êtes-vous confiné ? 

Je suis chez moi à Paris, dans le 14ème arrondissement, tout près de la place Denfert-Rochereau, qui est calme comme jamais je ne l'ai vue. 

Cet enfermement n'est pas trop dur pour l'amateur d'alpinisme que vous êtes ?

Je ne pensais pas être capable de vivre une telle expérience pendant longtemps parce que je suis plutôt hyperactif mais je me suis habitué et finalement l'alpinisme, on peut le pratiquer de mille façons. Par exemple, en pratiquant ce que j'appelle un "alpinisme de l'âme", c'est-à-dire, essayer de forger une sorte d'expérience spirituelle à partir du vide. Je n'y arrive pas tout à fait, mais le projet est là. Le confinement, c'est, comme disait Antonin Artaud « faire tomber les masques ». On est obligé de faire un petit retour sur soi. Ce n'est pas forcément agréable. La question est de savoir comment faire pour qu'un retour sur soi soit le moins douloureux possible, parce que notre barycentre existentiel se trouve déplacé par cette expérience dans la vie ordinaire. 

Qu'est-ce que c'est que le barycentre existentiel ? 

On a plusieurs lieux de vie, comme une figure géométrique à plusieurs points qui permettent de la dessiner, on a plusieurs ancrages dans la vie : personnelle, professionnelle, amicale, sociale. La façon dont ces points sont organisés dans la vie est modifiée par le confinement. 

Vous êtes spécialiste du temps : cette crise nous donne l'impression d'un temps suspendu...

Aucune équation de la physique ne sera modifiée par le confinement. Ce qui est modifié là, c'est notre rapport au temps et non pas le temps même, qui continue à passer, comme d'habitude, complètement indifférent à notre emploi du temps. 

Par contre, la vie n'est plus cadencée comme d'habitude. On perd la notion même de temps, alors même qu'on a du temps. On ne sait plus si on est lundi, mercredi, le week-end ou non. Notre perception du temps est en général rythmée par des rendez-vous, par des figures imposées, par des ancrages temporels qui nous fournissent des repères par rapport auxquels on peut constamment se réajuster. Là, il y a une forme de liberté à laquelle on n'est pas habitué, qui dissout presque la métrique des durées, de sorte qu'on est un peu perdu. C'est un barycentre existentiel qui est déplacé dans l'espace, on ne sait plus très bien quel est notre centre de masse. 

Si vous deviez choisir un mot pour qualifier cette période ? 

Ce serait un mot chinois - c'est François Jullien qui me l'a appris- le mot crise, c’est à la fois "crise" et "opportunité". Les crises n'ont pas de sens, mais les crises nous apprennent des choses. Je pense que là on a l'opportunité - qu'il faudrait saisir- de penser le futur. Il y a deux mois, le futur en tant que possibilité réelle, était quand même largement ignoré. 

Là, tout le monde se met à penser le monde de demain, c'est la seule chose que l'on peut mettre pour l'instant au crédit de cette crise. Elle a renversé la flèche du temps. L'idée de la fin du monde a été remplacée par l'idée qu'il y aura demain un autre monde éventuellement. On a donc l'occasion de tenter de le penser en tenant compte une part de ce que nous voulons. D'autre part, de ce que nous savons, mais aussi de ce que nous sommes en train d'apprendre et de comprendre grâce à cette crise  : on comprend des choses sur certains dysfonctionnements de la mondialisation. De même, on voit bien que la société tient grâce à des gens qui en temps normal, sont invisibles et qui tiennent la baraque. Il ne faut pas qu'il y ait d'amnésie collective après coup. 

Un mot pour "l'après"? 

Ce serait « vérité ». Cette crise nous met à nu et d'une certaine façon, on ne peut plus vraiment se mentir. Chaque fois que les scientifiques ont donné l'alerte sur tel ou tel phénomène, on déclenchait de façon presque automatique une forme de scepticisme qui était en général assez paresseux d'un point de vue intellectuel, assez démagogique, d'un point de vue politique et qui avait la vertu de cautionner notre procrastination. 

J’ose espérer que cette crise va réhabiliter l'idée de vérité et que nous allons relativiser notre relativisme. Il va falloir écouter très attentivement ce que disent les chercheurs qui travaillent sur la biodiversité, le climat, la pollution des sols, de l'air, la déforestation. Si on ne les prend pas en compte, elles nous conduiront à des crises analogues à celle que nous connaissons. 

Quel rôle votre science peut avoir dans cet avenir  ? 

L'urgence est plutôt du côté des biologistes qui cherchent à mettre au point des tests ou des vaccins. La physique, elle, est utile pour la compréhension de la propagation des épidémies. 

Le 20ème siècle a été le siècle, pour ce qui est de la physique, de la recherche des lois fondamentales, des particules élémentaires, des lois qui sont vraiment constitutives de notre univers et de son histoire, cette quête-là va continuer. Mais on voit bien que se développe tout un champ qui promet de gagner en puissance au 21ème siècle : celui de la complexité. 

Pour vraiment comprendre le monde et notre environnement, il faut tenir compte des interactions entre les systèmes, les interactions entre les différentes échelles, sinon, on risque de ne pas comprendre que des phénomènes très importants se produisent. 

Aujourd'hui je me sens synchrone avec le monde. Dans le "monde d'avant", on nous répétait que le temps s'accélère, que tout va toujours plus vite. On avait toujours l'impression que nous étions en retard sur le monde. Tellement rapide qu'on ne pouvait être que décalé par rapport à lui. Et là, j'ai l'impression que le monde a ralenti, sa dynamique a ralenti - ce qui n'empêche pas qu'il y ait de l'urgence dans les hôpitaux. On est dans le présent et le fait d'être dans le présent nous porte paradoxalement à penser le futur. Donc on n'est pas vraiment dans l'ennui justement parce que l'ennui suppose de vivre un temps vide, hors là quand il y a du souci, de l'anxiété le temps n'est pas vide. Il est au contraire très rempli. Mallarmé disait que l'ennui lui permettait d'accéder à des "altitudes lucides". Il ne doit pas être considéré comme la fréquentation du néant mais comme la possibilité qui nous est offerte de creuser à l'intérieur de nous-mêmes.

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