Camille Crosnier s'entretient à distance avec des personnalités scientifiques pour nourrir notre réflexion et construire le fameux "monde d'après". Aujourd’hui, Frédéric Keck, directeur du laboratoire d’anthropologie sociale du Collège de France, confiné chez lui dans la forêt de Fontainebleau.

Les entretiens confinés, avec l'anthropologue Frédéric Keck
Les entretiens confinés, avec l'anthropologue Frédéric Keck © Frédéric Keck
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Les entretiens confinés, avec Frédéric Keck : “Vivre cette expérience avec le plus de curiosité possible".

Par par Camille Crosnier - réalisation : Valérie Ayestaray

Bonjour Frédéric Keck. Où êtes-vous ? 

J'ai la chance d'être confiné à la campagne puisque j'ai acheté une maison dans un petit village de la forêt de Fontainebleau il y a dix ans, c'est ma résidence principale... Je vais à Paris seulement pour y travailler. 

Vous êtes l'auteur d'un livre, une grande enquête qui devait sortir pendant le confinement : "Les sentinelles des pandémies, chasseur de virus et observateurs d'oiseaux aux frontières de la Chine”. Il y a cette phrase au tout début : "La question n'est pas de savoir quand et où la pandémie commencera, mais si nous sommes prêts à affronter ses conséquences catastrophiques". Du coup, le mot que vous choisiriez pour décrire cette période, pourrait être le mot “prévisible” ? 

C'était prévisible et en même temps, je dirais que c'est sidérant. La sidération, c’est un désastre. C'est un signe envoyé par les astres qu'il faut arrêter et commencer à réfléchir. Et donc, effectivement, les scénarios étaient sur la table depuis une trentaine d'années. C'est ce que j'ai étudié, mais on est passé vraiment du virtuel à l'actuel. C'est une sorte de nouveau 11 septembre. J'ai étudié avec des collègues américains comment se sont mis en place des techniques de préparation aux catastrophe, notamment après le 11 septembre 2001. Mais déjà, à la fin de la Guerre froide, avec l'idée qu'il fallait se préparer à toutes sortes de menaces : attentats terroristes, mais aussi des catastrophes naturelles ou des pandémies. Et j'ai moi même étudié comment ces techniques de préparation se sont mises en place en Chine après la crise du SRAS qui a été un 11 septembre asiatique. 

Donc, on se prépare en imaginant le pire, on rédige des scénarios du pire pour préparer, notamment par des simulations dans les hôpitaux, les individus à une pandémie qui va bouleverser nos modes de vie. 

Comment voyez-vous le "monde d'après" ? 

Ce monde d'après, on peut quand même le prévoir d'après les scénarios de ce qui s'est passé après la crise du SRAS. Puisque le Covid-19, c'est une sorte de généralisation à l'échelle de la planète de ce qui s'est passé à Hong Kong pour la crise du SRAS, c'est à dire une économie hyper libérale qui repose sur la circulation des personnes et des marchandises, qui est arrêtée pendant plusieurs mois. Ce qu'on a observé à Hong-Kong c'est un rebond de l'économie, et une très forte augmentation de la liberté d'expression avec une grande manifestation le 1er juillet 2003. Donc, on peut espérer que les populations du monde aient la même réaction que la population de Hong Kong. Cependant, le Covid-19 se déroule de façon très différente du SRAS, qui était revenu dans son réservoir animal, il avait disparu de la population humaine. Alors que là, on voit bien que le Covid-19, il va falloir vivre avec pendant longtemps et développer une immunité collective.

Est ce que le monde va changer après cette crise ? 

Oui, sans doute. Le SRAS avait permis finalement à l'économie néo libérale de se poursuivre parce que c'est grâce à la circulation très rapide d'informations par les scienfiques de Hong Kong compte que la lutte contre le virus avait réussi. Or, là, on a une production très impressionnante d'informations scientifiques, qui vient d'abord des Chinois. Mais aussi un fort contrôle de l'information, à la fois au niveau de la Chine et de l'OMS. Donc, l'OMS qui était sorti grandi de la crise du SRAS sortira décrédibilisé du Covid-19. Et surtout, les racines écologiques de la crise du SRAS avaient été finalement peu interrogées - si ce n'est à Hong Kong, où la conscience écologique est très forte. Alors que là, on va bien voir que toute notre relation aux animaux et à la consommation, ou à l'usage d'avions va devoir être remise en question. 

Quel mot vous choisiriez pour qualifier cet après ?

J'oscille entre l'espoir et la méfiance. On peut espérer effectivement une grande prise de conscience au niveau mondial des enjeux écologiques de cette crise, que les États mettent en place des techniques d'État providence qu'ils n'avaient pas osé mettre en place depuis quarante ans à cause de la révolution néolibérale. Dans le scénario pessimiste où la crise s'étend et si on a plusieurs vagues, on peut avoir une crispation des Etats, une déferlante autoritaire, voire des mouvements de guerre. On peut très bien craindre un conflit, par exemple entre la Chine et Taïwan, qui serait manipulé par les Etats-Unis.

L'épidémie révèle que toute relation sociale est fondée sur des phénomènes potentiellement pathologiques, c'est à dire que si j'échange avec autrui, je vais attendre qu'il m'envoie des mots ou des biens qui auront une bonne valeur. Mais il peut très bien m'envoyer des virus ou des produits trafiqués, ou des fake news, par exemple. C'est la part maudite, c'est l'inversion des relations sociales. La généralisation de ce phénomène, c'est la panique, le pillage. Tous ces comportements absurdes qu'on voit en situation d'épidémie et qui tiennent à la crainte de la rareté, du désastre, etc. J'ai une collègue anthropologue qui a parlé d'un "socialisme de panique", l'idée que finalement, les États prennent des mesures socialistes qui semblent complètement désuètes. Mais peut être qu'on va revenir à une gestion socialiste, c'est à dire solidaire des relations sociales. 

Comment votre discipline, l'anthropologie, peut contribuer ? 

Il s'agit de l'anthropologie sociale, ce que Lévi-Strauss a fondé en 1960, au Laboratoire d'anthropologie sociale du Collège de France. Ça repose sur l'idée que, au lieu de comparer les hommes sur la forme de leur crâne, on va plutôt comparer leur forme de vie en commun. De ce point de vue, c'est très intéressant de voir comment les différentes sociétés, c'est à dire au fond, les relations entre l'État et la population ou les relations entre le rural et l'urbain, entre le sauvage et le domestique, sont recomposées par cette pandémie de Covid, dans la mesure où c'est un phénomène mondial.

On va voir comment des ressources culturelles et cognitives différentes dans différentes sociétés sont mobilisées pour comprendre ce qui se passe en ce moment. Et puis, dans un troisième temps, il faudra faire valoir ces connaissances, comparer. Peut-être aussi montrer que l'anthropologie sociale a autant de valeur que l'épidémiologie. 

Mon analyse de la situation actuelle, c'est que tous les États sont en train de bomber le torse en disant "regardez, on peut faire face au virus". On met des mesures de confinement de plus en plus coûteuses, des techniques de traçage dont vous n'auriez jamais osé rêver dans les sociétés les plus totalitaires possibles. Mais en fait, tout ça, c'est des signaux envoyés à la fois aux populations un peu sidérées et au virus lui même, pour lui dire "vas-y, continue, nous, on n'a pas peur". Moi, ce que je propose, c'est que plutôt que de rentrer dans ce jeu un peu concurrentiel qui est complètement néo libéral - et un peu puéril- le voir plutôt comme une danse des humains avec les animaux et les microbes. Prendre en compte ce moment un peu maladroit dans lequel nous apprenons à vivre avec le coronavirus. 

Après, il va falloir ajouter d'autres armes comme la vaccination, le dépistage, les antiviraux. Toutes les armes sont sur la table. Je crois qu'il faut devenir adulte dans la relation avec les virus. Il faut vraiment comprendre les messages qu'ils nous envoient plutôt que de considérer encore une fois que ce sont des ennemis face auxquels on va bomber le torse et gagner des points en affichant la décrue du nombre de morts et la décrue des points de croissance. 

Qu'est ce qu'on souhaite avant de quitter ?

On se souhaite un bon confinement. C'est une expérience tout à fait inédite que nous sommes en train de vivre. On est vraiment en train de modifier nos relations sociales pour le meilleur et pour le pire. Mais il faut être très attentif à ce qui se passe avec nos enfants, avec nos amis, avec nos animaux. Il faut vivre cette expérience avec le plus de curiosité possible. 

Pour aller plus loin : 

Les Sentinelles des pandémies. Chasseurs de virus et observateurs d’oiseaux aux frontières de la Chine. (Ed. Zones Sentinelles)

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