Camille Crosnier s'entretient à distance avec des personnalités scientifiques pour nourrir notre réflexion et construire le fameux "monde d'après". Aujourd'hui, Nicolas Hulot, ancien ministre de l'Ecologie, confiné chez lui en Bretagne.

Nicolas Hulot, ancien ministre de l'écologie, confiné en Bretagne
Nicolas Hulot, ancien ministre de l'écologie, confiné en Bretagne © Nicolas Hulot
28 min

Les entretiens confinés avec Nicolas Hulot : "Le temps est venu de la lucidité"

Par Camille Crosnier - réalisation : Valérie Ayestaray

Bonjour Nicolas Hulot, où êtes-vous confiné ?

On vit depuis plusieurs années en Bretagne, près de Saint-Malo. Nous sommes confinés dans un village qui s'appelle Saint-Lunaire et dans des conditions qui sont presque culpabilisantes parce que nous avons la chance d'avoir un petit jardin, une jolie vue. Ça permet de mettre en contraste la même situation pour celles et ceux qui sont dans des surfaces exiguës, qui n'ont pas eu un horizon dégagé, évidemment, l'épreuve n'est pas la même pour tout le monde. 

Quel mot choisissez-vous pour qualifier cette crise ? 

Confus. Parce que se mêlent, selon les instances, selon les arguments, selon les esprits, les personnes avec lesquelles vous échangez de l'espoir et de la peur. De la peur, parce que je trouve que c'est une démonstration pathétique de notre vulnérabilité, avec des conséquences humaines et sociales très, très lourdes, avec la peur que ça se reproduise et que cela s'amplifie. De l'espoir, évidemment, que cette injonction, ce coup de semonce, cet ultimatum, que cette peur se transforme en sagesse. Je suis entre les deux parce que je sais que rien n'est écrit encore. Je ne sais pas ce qui va l'emporter, la division ou au contraire l'inspiration. Et ce doute fait que c'est un peu confus dans ma tête.  

Pour ceux qui, dont je suis, ont eu cette chance et le privilège d'échapper aux conséquences sanitaires, tout d'un coup, le temps s'est arrêté. Mais on a l'impression que la vie a commencé parce que tout d'un coup, on a apprécié des choses essentielles, ne pas être malade, d'avoir à manger, de faire les choses lentement, prendre le temps d'apprécier, d'écouter, de lire, de ne pas se précipiter d'un geste à l'autre. Si on pouvait reproduire à l'échelle collective cette expérience d'une forme de lenteur individuelle !

Ce que j'observe dans notre monde depuis longtemps, c'est qu'au fil du temps, la science et la conscience se sont désynchronisés et la science a précédé notre conscience. Nos intentions et nos actions se sont découplées et là, il faudrait peut-être qu'on les resynchronise, c'est-à-dire que l'on décide ensemble ce qui a du sens, ce qui correspond aux enjeux et aux paramètres du 21ème siècle, qui permet d'un côté l'épanouissement humain, mais sans pour autant détruire l'ensemble des écosystèmes. Ce moment-là, on aimerait même le faire durer. Dès lors qu'il ne prolongerait pas, évidemment, la situation de stress et d'inquiétude de la plupart de nos concitoyens. 

Vous ne l'aviez pas vue venir cette crise ?

Il faut toujours se méfier de ceux qui disent "je vous avais bien dit qu'il allait pleuvoir", parce qu'un jour ou l'autre, on a toujours raison. 

J'avais écrit un livre et fait un film, Le syndrome du Titanic. Cette métaphore voulait simplement dire qu'on était sur un bateau, qu'on ne maîtrisait plus et qu'on allait droit sur un iceberg, mais qu'on était incapable de changer de cap. Un choc brutal, je le crains sous une forme - pas forcément sous la forme sanitaire - depuis longtemps. C’est ce qui génère une forme d'angoisse et en même temps de mobilisation de ma part.

Je voyais bien qu'on était sur le fil du rasoir et que nous n'arrivions plus à maîtriser un modèle que nous avions nous-mêmes fabriqué, parce que quelque part, notre technologie a dépassé notre humanité. Donc, je ne suis pas surpris de cela. Je ne savais pas si cela allait être sous forme de canicule prolongée, d'épidémie, de mouvements migratoires. Mais je sentais bien cette instabilité - moi, et bien d'autres avant moi, parce que je ne fais que prendre le relais des spécialistes, des pionniers du Club de Rome -. Ce qui m'a surpris, c’est que ça vienne d'un petit virus qui a été dérangé dans son écosystème, qui a changé d'hôtel, qui est allé s'abriter sur le dos d'un humain, le corps humain n'étant pas habitué à ce virus, il n'y a pas trouvé les antidotes nécessaires et après ce virus, il a emprunté nos modes de communication modernes. On lui a déroulé un tapis rouge. Il a même peut-être voyagé en première classe pour venir essaimer son poison sur la terre entière ! Ce qui m'a aussi surpris, c'est la docilité, avec laquelle on a tous accepté sans rechigner, à quelques rares exceptions près, d'être privés d'une liberté fondamentale qui est celle de se déplacer. Donc, ça aussi, c'est surprenant. Ça prouve que quand on comprend le danger, non seulement on le comprend, mais on n'en doute pas, on est capable de grandes révolutions et même de grands engagements et d'actions absolument impensables. Cela vaut pour nous qui avons accepté d'être privés de liberté. Mais ça vaut aussi pour les États qui ont accepté de prendre des décisions qui, en temps normal ne sont même pas imaginables. Je pense notamment au fait de faire tourner la planche à billets massivement et allègrement. 

Il y a 100 principes dans votre manifeste pour un nouveau monde. Si vous deviez les résumer en un seul, ce serait lequel ? 

Le temps est venu de la lucidité, c'est à dire de ne pas fuir la réalité. Parce que moi, l'avenir ne m'inquiète que quand on lui tourne le dos, parce qu’au prétexte qu'il est complexe, qu'il est chargé, on ajourne toujours, on repousse. Ce n'est pas la réalité qui m'effraie, c'est le déni de réalité. La crise climatique est la mère de toutes les crises.Et est parfaitement documentée avec ses conséquences, ses origines et éventuellement le traitement qu'on peut lui infliger. Le coronavirus, reconnaissons qu'à part quand il était à la frontière italienne, on était tous un peu surpris, il n'était pas prévisible, en tout cas pas sous cette forme-là. Alors que les conséquences des changements climatiques et de la crise écologique, y compris des grands organismes comme la Banque mondiale, sont parfaitement documentées sur les scénarios catastrophes économiques, démocratiques et même en termes de relations entre les États. 

La première leçon, c'est d'anticiper sur ce qui est prévisible

Pour le climat, on sait exactement ce qui va se passer et on sait qu'on a un temps très court. Donc, est-ce qu'on va être capable, avec la même largesse, mais évidemment avec beaucoup plus de conditions et de contreparties, d'investir massivement pour ériger le modèle économique, le modèle social, le modèle énergétique, le modèle agricole de demain ? Ou, est-ce que l'on va céder à une forme de tentation de faire du neuf avec du vieux et de reproduire à l'identique, voire pire. Certains, sont également tentés de le faire à l'identique en s'affranchissant du peu de contraintes environnementales et sociales que nous avons. 

Ce que je sais simplement, c'est qu’il y a un principe qui est immuable, c'est le principe de réalité. Si on ne tire pas les enseignements, on va avoir des rappels à l'ordre très rapides et de plus en plus violents et - comme le coronavirus - qui nous prendront de cours. On a bien vu que les États étaient un peu dépassés. Ils ont fait ce qu'ils pouvaient avec ce qu'ils avaient. Il n'y a aucune critique dans ce que je dis, mais il faut bien que l'Homme se rende compte qu'il ne peut pas trouver remède à tout. La planète, la nature, le vivant, c'est un équilibre qui s’est constitué au fil du temps sur des millions d'années. Et nous, nous sommes en train de détricoter tout ça et on voudrait en quelques minutes, réparer nos erreurs. Je ne veux pas me bercer d'illusions, mais ce que je sais simplement, c'est que je me dote à la fois d’exigence, bien entendu, et d’espoir, parce que je veux y croire. C'est aussi pour cela que j'ai sorti ce manifeste, je veux mettre en garde. Effectivement, si on ne tire pas de leçons, je pense qu'on va aller vers un monde chaotique et que les relations deviendront de plus en plus violentes. 

Si on veut construire ce monde de demain ça se fera si chacun y apporte sa pierre. Apporter sa pierre, c'est encourager le changement, y participer, établir une relation de confiance. Parce que si on est tous là à mijoter nos petits préjugés les uns envers les autres, comme si on avait l'éternité devant nous, on va aller dans le mur. C'est un changement d'état d'esprit qu'il va falloir opérer et si simplement on délègue cette mutation au personnel politique, ça ne marchera pas. Si le personnel politique génère cette mutation sans s'inspirer des citoyens, on n'y arrivera pas. Si la gauche et la droite continuent à s'affronter comme des chiens, ça ne marchera pas. Donc, il y a un état d'esprit. Ça ne se décrète pas, ça ne se met pas dans une constitution. C'est un travail intérieur. Et est-ce qu'on va être capable de ça ? C'est la vraie question. On est sur un point de bascule. Il dépendra beaucoup de nous si on bascule du bon, ou du mauvais côté. 

Pourquoi ça marcherait cette fois-ci ? Vous avez déjà fait des pactes, des appels, et on voit le résultat... Comment transformer cette idéologie en actes, et que ce ne soit pas juste une opération de communication ?

Il est probable que cette initiative se perde dans les abîmes et les méandres de notre mémoire collective. Mais moi j'avais besoin de poser cette trame, cette matrice de principes d'un monde nouveau, avant de rentrer dans un débat très technique, d'experts. Ce sera ma référence. Mais une chose a changé : l'expérience qu'on vient de vivre est sans pareille.  Et cette mise à nu des failles du modèle dominant a plus que perturbé les esprits les plus fermés.

Et que faites-vous de Donald Trump et Jair Bolsonaro ?

On a des têtes de turcs et - pardon de le dire - des abrutis absolus. C'est pour cela que garder l'espoir devient un acte de bravoure. Peut-être que ce sont les ultimes soubresauts d'un monde en perdition, je l'espère. Pour moi, Bolsonaro souffle sur les braises, il attise le feu. La communauté internationale devrait réagir : il commet un écocide et achève un génocide avec la communauté indienne ! Ça devrait susciter un tollé international, on devrait convoquer nos ambassadeurs, rompre nos relations diplomatiques avec le Brésil, réunir le conseil de sécurité de l'ONU. C'est là que je me dis qu'on n'a pas encore basculé...

Est-ce que ce 28 août 2018, ce n'était pas le plus grand signal de désespoir que vous avez envoyé ? Comment croire que les choses peuvent changer alors que même vous, au plus haut niveau, vous avez baissé les bras ? 

Je n’ai pas baissé les bras parce que je mène sous une forme différente et peut être complémentaire le même engagement auquel je participe depuis une trentaine d'années. 

Ceux qui m'en ont éventuellement voulu ou qui n'ont pas compris ma démission m’en auraient voulu dix fois plus et ils auraient eu raison si, ayant la certitude et la preuve que je n'aurais jamais les moyens de mener ma politique, j'étais resté. Parce qu'à ce moment-là, la responsabilité, je l'endossais et on m'aurait dit "mais alors que tu venais de savoir que tu n'aurais pas le minimum de moyens pour amorcer la transition écologique et solidaire, pourquoi tu es resté ?"

Ce que j'ai vu après ma démission, ce sont des hommes, des femmes, et notamment des jeunes qui se sont mobilisés. Je pense que ma démission n'a pas été un moment de reddition, ça a été un moment de mobilisation. Greta Thunberg m'a avoué elle-même que c'est ma démission qui l'a fait changer de dimension dans son engagement. 

Vous dites que "ceux qui nous emmerdent" sont très bien structurés. De qui s'agit-il ?

Il peut nous arriver de désespérer parfois de l'humanité parce qu'on a l'impression que l'on confond quelques esprits cupides et cyniques avec ce qu'est l'humanité. Et c'est vrai qu'on voit plus dans notre champ visuel les gens dépourvus de valeurs, parce qu'il est plus facile d'être efficace en pouvoir de nuisance que d'être efficace en pouvoir de bienfaisance. 

Donc parfois, on se trompe dans notre lecture. Je pense qu'il y a une humanité humaniste qui est plus nombreuse que ce petit noyau bien structuré, bien organisé. Quand vous êtes sans scrupules, c'est facile, évidemment d'arriver à ses fins. Le pouvoir de nuisance est plus efficace. 

Dans cette mondialisation, le mal se déplace beaucoup plus vite que le bien. En l'espace de quelques jours, on a été terrassés par un petit virus. 

L'humanité qui est bienveillante, généreuse, solidaire, elle, n'est pas organisée. Elle est efficace localement, territorialement, dans certains milieux, mais elle ne pèse pas collectivement, c'est parce que chacune et chacun est tournée vers ses proches. 

Le dernier principe du manifeste, c'est dire que le temps est venu de créer un lobby des consciences. Qu'est-ce qu'on va mettre derrière ? Je ne sais pas, mais toutes ces petites énergies, tous ces beaux esprits, ont le but de donner un pouvoir qui soit irrésistible et qui soit inspirant pour les responsables politiques et économiques. 

On se souhaite quoi, avant de se dire au revoir ?

On se souhaite déjà que cette première étape, ce manifeste, on le lise, on le fasse bouger, on l'enrichisse, on le fasse chanter. Et puis on se retrouve pour l'étape d'après, qui sera une étape plus concrète, plus opérationnelle : ce qu'on propose comme solutions très concrètes pour se mettre dans un couloir irréversible de transition écologique et solidaire.

Vous pensez que vous aurez l'oreille d'Emmanuel Macron ?

Je ne sais pas à l'avance, je l'aurai d'autant plus de lui et des grands décideurs que, justement, nous nous rassemblerons - la société civile - sur une vision, sur un horizon, sur des modalités. On l'aura difficilement si il y a une dispersion des énergies. 

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