Camille Crosnier s'entretient à distance avec des personnalités scientifiques pour nourrir notre réflexion et construire le fameux "monde d'après". Aujourd'hui, l'anthropologue Philippe Descola, confiné dans le Quercy.

 l'anthropologue Philippe Descola, confiné dans le Quercy
l'anthropologue Philippe Descola, confiné dans le Quercy © Philippe Descola
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Les entretiens confinés avec l'anthropologue Philippe Descola

Par Camille Crosnier - réalisation : Valérie Ayestaray

Bonjour Philippe Descola, où êtes-vous confiné ?  

Je suis dans le Quercy, dans une maison de famille où j'étais parti avant le confinement et où j'ai été bloqué depuis. Mais heureusement, comme j'étais parti pour travailler, j'avais emmené avec moi pas mal de choses et donc je peux continuer à travailler tranquillement. Je suis privilégié, parce que c'est une maison isolée dans la forêt et j'ai pu suivre le déroulement du printemps depuis les premières feuilles et les premières fleurs dans les arbres fruitiers. L'installation des différentes espèces d'oiseaux, c'est un ravissement permanent que je bénis tous les jours. 

Un mot pour qualifier cette période ?

Il me semble que c'est un prisme ou plus précisément un fait social total, pour reprendre un concept d'un des fondateurs de l'anthropologie qui est ma discipline, Marcel Mauss. Un concept au moyen duquel il désignait un événement ou une institution qui révèle au fond l'essentiel d'une culture, d'une époque, d'une façon d'habiter le monde d'un type de société. Et ce fait social total - la pandémie - révèle de ce point de vue-là beaucoup de choses plutôt négatives de notre époque en particulier. 

D'abord, les inégalités, la maladie atteint tout le monde en principe, mais tout le monde ne peut pas s'en protéger de la même façon. Les inégalités auxquelles on s'accommodait plus ou moins en temps ordinaire deviennent extrêmement frappantes. Deuxième chose, la pandémie révèle la dégradation continue des milieux de vie. On le savait, bien sûr, mais en l'occurrence, on sait maintenant que les animaux sauvages qui sont vecteurs des zoonoses, sont eux-mêmes confinés d'une certaine façon, dans des espaces de plus en plus restreints, ce qui favorise le contact avec les humains qui n'avaient pas été auparavant au contact de ces espèces. Finalement, ce que révèle ce prisme, c'est un système de production mondialisé fondé sur la production au moindre coût et à la non-prise en considération du coût écologique. Ce qui aboutit à ce que des grands pays modernes comme la France, ont abandonné la production de ressources vitales et qui aboutit aussi, et peut-être même surtout, au saccage des milieux de vie des pays du Sud pour produire ce que nous consommons. Ce déséquilibre, qui était connu, prend tout d'un coup une ampleur considérable. De ce point de vue là, on peut dire que le capitalisme moderne est devenu une sorte de virus du monde. De la même façon que les virus pathogènes se servent des cellules des organismes pour se reproduire, le capitalisme se sert de la planète pour se reproduire sans tenir compte du fait qu'il est en train de la détruire comme le pathogène détruit les personnes qu'il affecte.

_C_e n'est pas l'humanité en général, parce qu'une grande partie de l'humanité n'a pas d'effet destructeur sur les milieux de vie, c'est un projet qui s'est mis en place il y a plus de trois siècles en Europe et qui a été adopté par d'autres civilisations. Nous fonctionnons comme un virus.

Est-ce l'occasion de prendre conscience ce qu'il y a au coeur de vos travaux : il n'y a pas d'un côté la "Nature" et de l'autre, l'Homme ? 

C'est peut être l'occasion de rendre plus manifeste que notre façon de concevoir - celle des Occidentaux modernes -, le rapport entre les humains et les non-humains, est en surplomb de l'ensemble des humains qu'on appelle la Nature, que l'on considère comme une ressource à exploiter pour permettre notre bien-être, notre subsistance. C'est quelque chose de tout à fait singulier qu'on a eu tendance pendant longtemps à considérer comme universel. Or, cela n'a rien d'universel. Les études ethnologiques montrent qu'à l'heure actuelle beaucoup de civilisations, beaucoup de cultures n'ont pas du tout cette conception séparée. Cette séparation a eu des effets positifs en ce sens qu'elle a permis probablement le développement des sciences, mais il y a eu aussi des conséquences dramatiques qui sont engendrées par l'idée que la Terre fournit des ressources inépuisables et que lorsqu'il y a des problèmes, le progrès des techniques permettra de les résoudre. On voit maintenant que c'est une illusion dangereuse qui, avec le réchauffement climatique, va conduire au fond à des bouleversements d'une très grande ampleur.

Il y a aussi une question de pédagogie. L'opposition entre nature et société, qui est une sorte de binôme qui nous est constamment inculqué et martelé depuis l'école est en train d'être bouleversée, de s'effriter dans tous les domaines. 

On a pris conscience de l'importance du microbiote. Les humains sont composés de millions de micro-organismes qui contribuent à leur existence. La nature est aussi en nous. L'idée qu'on puisse faire une séparation nette et tranchée entre d'un côté des humains et de l'autre les non-humains est complètement absurde et passée.

L'après, quel serait le mot pour le qualifier ? 

Les sciences sociales s'efforcent de ne pas faire de prophétisme parce que assez souvent, les prophéties sont démenties. S'il y avait un mot ce serait l'aléa. C'est-à-dire, bien sûr, l'incertitude quant à la durée et aux conséquences de la pandémie et c'est aussi l'idée qu'il va falloir s'habituer à un monde où les certitudes d'avant n'ont plus cours. Il y a beaucoup de gens qui, en voyant ralentir et modifier leurs conditions de vie, vont être incités à cette réflexion. C'est une situation qui est depuis longtemps celle des populations autochtones dont je suis familier. On les a spoliées d'une partie de leur territoire. Je pense que c'est une occasion qu'il faut saisir, c'est une occasion formidable de sortir de l'ornière. C'est une occasion de tenter d'inventer de nouvelles façons de vivre, de réformer nos manières de produire, de consommer et de transformer tous ces réseaux de solidarité qui sont en train de se constituer en de nouveaux dispositifs d'attachement entre les humains, entre les humains et les non-humains, etc. La façon dont nous vivons n'est pas la seule possible. Cette incertitude est au fond une chance, mais personne ne peut dire ce qui va en résulter

Comment pourriez-vous mettre votre science au service de cet avenir potentiel ?

Il y a une dimension critique dans l'anthropologie. Elle est toute simple en ce que la description de modes de vie très différents du nôtre, de façon de concevoir le bonheur et le malheur, la naissance et la mort, l'autorité politique, ce qui est nécessaire à la vie, etc. varie d'une culture à l'autre. Le fait de faire connaître des formes différentes d'habiter le monde incite à mettre en question le caractère quasiment inéluctable de notre propre manière d'habiter le monde. Deuxième aspect, le fait que d'autres façons de concevoir précisément la nature des rapports entre humains, le rapport à l'invisible, etc. est une stimulation, un tremplin pour inventer des nouvelles formes d'être ensemble, entre humains et avec les humains, ça nous permet de penser que la façon dont nous vivons n'est pas la seule possible. 

De ce point de vue là, l'anthropologie est une incitation à inventer de nouveaux modèles de vie. 

Les peuples autochtones d'Amazonie sont menacés aussi par le Covid19...

La façon dont les Amérindiens réagissent, c'est le cas des Achuar et de leurs voisins, est de fermer le territoire. C'est une façon de se protéger contre la contagion parce que ça fait très longtemps qu'ils sont malheureusement familiers de ce que sont les maladies infectieuses que nous leur avons apportées au 16ème siècle et qui ont fait disparaître les neuf-dixièmes des populations amérindiennes pendant les deux siècles qui ont suivi la conquête. Ils savent très bien ce que c'est, et la façon pour eux de se protéger, est de s'éloigner les uns des autres, de se disperser. 

On peut tout de même craindre que cette épidémie ait des conséquences probablement dramatiques dans beaucoup des populations amérindiennes isolées. Et on aura même probablement du mal à mesure l'ampleur de la létalité de l'épidémie...

Vous avez d'autres craintes ou des espoirs ?

L'espoir, c'est que cette pandémie nous pousse à devenir moins routiniers, plus imaginatifs. Toutes les grandes crises ont ceci comme effet d'engager un retour sur soi-même, sur nos conditions de vie -lorsqu'il ne s'agit pas de la survie-. C'est un tremplin pour imaginer des conditions de vie qui soient différentes de celles dans lesquelles on a vécu jusqu'à présent

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