Camille Crosnier s'entretient à distance avec des personnalités scientifiques pour nourrir notre réflexion et construire le fameux "monde d'après". Aujourd'hui, la paléoclimatologue et co-présidente du GIEC Valérie Masson-Delmotte, confinée en famille dans l'Essonne.

Les entretiens confinés, avec Valérie Masson-Delmotte : "La question de la solidarité est fondamentale"
Les entretiens confinés, avec Valérie Masson-Delmotte : "La question de la solidarité est fondamentale" © Radio France / Camille Crosnier
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Les entretiens confinés, avec Valérie Masson-Delmotte : "La question de la solidarité est fondamentale"

Par Camille Crosnier - réalisation : Valérie Ayestaray

Bonjour Valérie Masson-Delmotte. Vous êtes confinée, où et comment ?  

Dans ma petite maison dans un village de l'Essonne, où j'habite.  Mon mari et moi sommes en télétravail, et nos deux filles étudiantes sont en télé-études avec un accès à Internet un peu limité !  

Il y a beaucoup de solidarité dans la famille, avec nos voisins et puis également avec notre famille à distance. Egalement avec l'ensemble de mes collègues un peu partout aux quatre coins du monde.

Quel mot vous choisiriez pour qualifier cette période ? 

Fragilité. La fragilité de nos sociétés, la fragilité de nos systèmes de santé, la fragilité de notre santé, la fragilité de nos relations avec l'environnement. Je pense qu'au cours des dernières décennies, on a voulu ignorer cette fragilité qui est là, le fait que nous sommes très interdépendants les uns des autres dans les différentes régions du monde. Le fait que notre santé aussi dépend étroitement de la santé planétaire et c'est pour cela que j'ai délibérément choisi le terme de fragilité qui s'oppose en fait au terme de résilience et qui s'oppose à un vocabulaire guerrier également pour gérer cette crise. C'est aussi une force parce que c'est ce qui permet de savoir où agir et comment agir. 

Est-ce que vous croyez à un monde d'après ? 

C'est compliqué parce que le regard de l'Histoire montre que ce ne sont pas forcément des crises brutales qui ont provoqué des transformations de société. Il y a souvent, quand on a des privations, quand on vit des moments très difficiles, la volonté de chercher une forme d'insouciance et souvent, dans le passé, après ce type de crises sanitaires, sociales, économiques, financières, l'envie plutôt de reconstruire comme c'était avant. La différence avec la période actuelle, c'est que si on reconstruit comme avant, si on relance l'activité économique en ayant un usage toujours croissant des ressources non renouvelables, des énergies fossiles, en continuant à détruire les écosystèmes, on ne va faire qu'amplifier le risque de crises à venir. Liées à l'effondrement du vivant, de la biodiversité, des écosystèmes... pour la santé planétaire et la santé humaine.

Il faut être bien clair. Mon regard là-dessus est celui d'une scientifique. Ce n'est pas une histoire d'émotion. C'est une histoire d'avoir une approche rationnelle, lucide et responsable. C'est pour ça que c'est important de regarder où sont les faiblesses de notre modèle de développement. Pour agir lucidement pas simplement sur des symptômes, mais à la cause des problèmes.  

Qu'est-ce que votre discipline, votre science, pourrait apporter pour ce monde à venir ?

On a aujourd'hui toutes les cartes en main pour construire une autre forme de développement. Ça a été clairement démontré dans les trois derniers rapports spéciaux que le GIEC a rendu. Construire une autre forme de développement où l'analyse du temps long est prise en compte par rapport aux actions à court terme. Et je pense que c'est l'enjeu le plus important. On est aujourd'hui dans une situation de gestion de crise mal préparée, dans l'improvisation, avec un manque très clair de coopération. La question fondamentale c'est : comment est-ce qu'on va repartir ? La question de la solidarité est fondamentale. 

Tout l'enjeu, c'est ce qui va être fait dans les différents pays du monde en termes de relance de l'activité économique. 

Est-ce qu'on va mettre des fonds publics à disposition des secteurs d'activités qui contribuent à la dégradation de la qualité de l'air, au réchauffement climatique ? Ou est-ce qu'à l'inverse, ce temps de pause, ce temps d'arrêt, va permettre de réfléchir à ce qui peut apporter des bénéfices à court terme pour les plus fragiles ?

On va rentrer dans une situation dans les mois à venir qui va être de plus en plus tendue entre ceux qui vont chercher à tout prix à obtenir des aides publiques pour continuer comme avant et ceux, d'un autre côté, qui attendent et qui aspirent à une transformation de la manière dont nos sociétés vont évoluer. Je pense que c'est un combat qui va être très tendu dans les mois et les années à venir.  

Il y a deux conditions vraiment indispensables : la volonté politique et la volonté citoyenne. 

Donc je pense que ça dépend de la mobilisation de l'ensemble de la société.  

Quel mot choisiriez-vous pour qualifier l'avenir ?  

L'avenir, il est entre nos mains. Il n'est pas écrit, il va dépendre des choix collectifs, individuels qu'on va faire. Dans le passé, je suis allée sur des campagnes de carottages au Groenland, donc dans des situations d'isolement en petits groupes, et j'en ai retenu quatre leçons. La première, c'est d'avoir une routine. La deuxième, c'est d'aider les autres. La troisième, c'est de se fixer des petits objectifs. Tous les jours, toutes les demi-journées et de se réjouir quand ils sont atteints. Et la dernière chose, c'est de surprendre les autres, se surprendre soi-même en jouant de l'humour, parce que c'est ce qui tisse du lien entre les gens. 

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