Camille Crosnier s'entretient à distance avec des personnalités scientifiques pour nourrir notre réflexion et construire le fameux "monde d'après". Aujourd’hui, la belge Vinciane Despret, philosophe des sciences confinée chez elle à Liège.

Vinciane Despret, philosophe des sciences confinée chez elle à Liège.
Vinciane Despret, philosophe des sciences confinée chez elle à Liège. © Vinciane Despret
13 min

Vinciane Despret : “Redevenir vivants sur un mode bien plus joyeux”

Par Camille Crosnier - réalisation : Valérie Ayestaray

Bonjour Vinciane Despret, vous êtes confinée en Belgique? 

Oui, je suis confinée à Liège, qui est la ville dans laquelle j'habite, où les choses se passent relativement bien. 

Vous qui vous êtes intéressée au chant des oiseaux il y a quelques mois, dans votre livre “Habiter en oiseau”, c'est l'occasion, ce confinement, d'essayer de mieux les comprendre ? 

Les gens entendent les oiseaux d'abord parce qu'ils ont le temps, parce qu'ils sont confinés chez eux, sont à leur fenêtre, parce que les fenêtres ce sont quand même les interfaces du confinement. C'est le seul rapport pratiquement qu'on a avec l'extérieur. Et donc, en ouvrant les fenêtres, c'est vrai qu'on entend les oiseaux, ce qui n’est pas le cas normalement. On les entend mieux parce qu'il y a beaucoup plus de silence. Et c'est certain que maintenant, ils ont un temps de parole inespéré pour eux et qu'il est possible, disaient certains ornithologues, que même les oiseaux aient pris en compte le fait qu'il y avait ce changement et chantent peut-être différemment. On peut se dire que c'est ça qui est intéressant dans cette histoire. En effet, ça chante à tue tête ! Une fois que le silence s'installe, on se rend compte à quel point on était bruyant. 

Est-ce que nous, les humains, on ne serait pas en train, parfois, de se transformer en oiseaux ? On se parle à travers les fenêtres !

Oui je me suis dit “tiens, c'est étonnant tous ces gens qui chantent au balcon”… C'est-à-dire qu'on recommence à utiliser la technologie des langues sifflées, celle de tous ceux qui utilisent la musique et les sons pour communiquer. On redécouvre les puissances du sonore, on redécouvre la possibilité d'être en contact par le son. C'est joli parce que chanter ensemble, ce n'est pas seulement exprimer des émotions, c'est fabriquer collectivement de l'émotion et toucher les autres avec sa propre voix et avec un rythme qui devient commun. 

Si vous deviez choisir un mot pour qualifier cette période ?

Je me disais que ce serait que la crise produit “un effet loupe”. C'est le fait que des choses qui sont normalement imperceptibles ou bien qui passent pour évidentes apparaissent beaucoup plus importantes, plus remarquables. On vient de le dire, le silence dans la crise, d'une certaine manière, est rendu comme un effet loupe. Il y a un effet loupe sur des conditions sociales qui sont dramatiques et qui apparaissaient comme normales. Il y a un effet loupe sur ces professionnels qui étaient ce qu'on appelle les “travailleurs invisibles”, sont ceux dont le travail n'apparaît que lorsqu'ils cessent de le faire. Un effet loupe sur la question du temps aussi. Le temps ne passe plus du tout normalement, il subit une torsion ou une distorsion. Et je pense que la crise a un effet loupe sur notre vécu du temps qui nous semblait si évident auparavant.

Vous le voyez comment vous l’après ? 

L'après va nous demander énormément d'imagination. De nouveaux rituels sont déjà inventés. L'humour qui circule pour le moment sur Internet, où les gens se moquent du confinement, par exemple. Je pense qu’il va falloir de l'imagination pour essayer à la fois de faire pression d'une certaine manière sur les politiques pour que l'après ne soit pas un simple recommencement de l'avant (et probablement en pire). Et il faudra aussi de l'imagination pour commencer à essayer d'élaborer ensemble des projets de société dans lesquelles on aurait envie de vivre.
Moi je l'imagine avec la possibilité d’avoir du temps pour faire des choses. Peut-être qu’un ralentissement des activités pourrait être quelque chose qui deviendrait imaginable maintenant, alors que l'on était tellement dans la course effrénée. Si je devais imaginer quelque chose, c’est que l’on puisse repenser un peu la façon dont l'économie est réglée, qu'on travaille moins. 

Et alors, quel mot vous choisiriez pour qualifier l'après? 

Respirer. On va respirer dans tous les sens du terme. Mais je redoute l'emballement économique qui risque de se produire. Il va falloir “rattraper le retard” qui commence déjà à circuler, horrible mot d’ordre. Ça veut dire qu'on va faire comme avant et en pire. J'espère qu'on ne regardera plus ailleurs cette fois ci. 

Qu'est ce qu'on se souhaite alors, justement, avant de se quitter? 

On se souhaite de rester vivant et bien vivant. Et puis après de redevenir vivants. Mais redevenir vivant sur un mode bien plus joyeux et bien plus raisonnable que ce qu'on a fait jusqu'à présent.

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