Camille Crosnier continue de s’entretenir à distance avec des scientifiques, penseurs, ou militants pour nourrir notre réflexion et construire le fameux “monde d’après”. Aujourd’hui, le belge François Gemenne, spécialiste en géopolitique de l’environnement et chercheur en science politique à l’université de Liège.

François Gemenne, spécialiste en géopolitique de l’environnement et chercheur en science politique à l’université de Liège.
François Gemenne, spécialiste en géopolitique de l’environnement et chercheur en science politique à l’université de Liège. © François Gemenne
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Les entretiens (dé)confinés, avec François Gemenne : “Nous projeter dans un avenir tangible et désirable"

Par Camille Crosnier - réalisation : Valérie Ayestaray

Bonjour François Gemenne, vous êtes en Belgique ? 

Je suis à Paris avec mes enfants dans mon appartement et ça va. C'est évidemment un peu tendu parce que c'est une période de grande inquiétude. Mais on n'est pas malade. Et donc, par rapport à ceux qui sont malades ou à ceux qui doivent travailler en première ligne, je dirais que ça se passe bien. 

Cette période est-elle un moment propice à la pédagogie et à la réflexion ?

À la pédagogie, certainement. À la réflexion, je n'en suis pas si sûr. D'abord parce que je dois beaucoup m'occuper de mes enfants, parce que je trouve que le télétravail est très chronophage et, pour tout dire, assez stressant et assez épuisant. Si j'ai l'impression d'être davantage présent sur les réseaux sociaux, c'est sans doute parce que c'est une présence qu'on peut activer depuis son téléphone et devant m'occuper des enfants dans la journée, j'ai sans doute plus souvent l'oeil sur mon téléphone que dans des journées normales. Mais c'est vrai que je suis assez inquiet de certains narratifs qui s'installent dans le débat public et qui, je pense, nous rendent aveugles à certaines autres choses. On a beaucoup entendu, au début de la crise, que la crise actuelle était bonne pour le climat ou bonne pour l'environnement. Je pense que ce n'est pas du tout le cas. On entend désormais que la crise est une sorte d'avertissement ou de préfiguration du changement climatique. En réalité, je pense que c'est plutôt l'inverse, le changement climatique qui est là depuis longtemps, aurait dû nous alerter sur cette crise et non l'inverse. Et donc, je dirais que j'essaye de corriger un peu certains éléments du débat public qui me semblent partir dans le mauvais sens et malheureusement, ne pas annoncer de beaux lendemains. 

Quel mot vous choisiriez pour qualifier cette période ?

C'est une période d'inquiétude, de grande inquiétude. D'inquiétude pour les jeunes d'abord, qui vont se retrouver à devoir affronter une crise économique sans précédent et un chômage massif que nous avons créé nous-mêmes pour sauver des vies. Cela a été à la fois remarquable de solidarité, mais ça annonce aussi des lendemains difficiles pour les jeunes qui, de surcroît, devront subir les impacts du changement climatique, donc je crains un peu la double peine pour les jeunes qui ont 20 ou 25 ans aujourd'hui. Et puis, bien sûr, je m'inquiète pour le monde dans lequel nous ressortiront. Je m'inquiète des reculades et des retours en arrière. Je m'inquiète d'une société où nos droits et libertés individuelles pourraient être rognés. Je m'inquiète d'une sorte de société hygiéniste où nous devrions en permanence porter des masques ou nous tenir à distance les uns des autres. 

Tous les signaux que je vois pour le moment, malgré le foisonnement d'idées, malgré tous les gens qui effectivement discutent, débattent, imaginent le monde d'après, je vois malheureusement que cette crise est aussi l'occasion d'une offensive généralisée contre les instruments de protection de l'environnement. Je vois toute une série de manœuvres politiques ou de lobbies pour essayer de remettre une pièce dans le monde d'avant. Je me rends compte aussi que l'aspiration d'un très grand nombre, une fois le confinement terminé, sera de simplement retrouver leur vie d'avant, de retrouver leur commerce, de retrouver leurs collègues, leur travail ou même simplement de retrouver du travail pour ceux qui ont été mis au chômage ou dont l'entreprise a fait faillite. J'ai conscience qu'il y aura des pressions tout à fait légitimes pour revenir au monde d'avant, d'où l'importance, je crois, d'essayer de nous projeter dans le futur et d'essayer de nous y projeter de la façon la plus concrète possible. 

Les discours sur les "bénéfices" de la crise pour le climat vous agacent ?

Oui. D'abord parce que je trouve que ce discours a un côté un peu indécent vis à vis de ceux qui souffrent de cette crise à cause de la maladie ou à cause du confinement car, quelque part, ça donne l'impression de se réjouir de cette crise sanitaire. 

Cette crise sanitaire n'est bonne pour personne et je n'aime pas du tout l'idée qu'on puisse imaginer que le virus serait porteur d'un message politique ou serait une sorte de punition ou de malédiction que la Terre nous envoie. Je pense qu'il faut énormément se méfier de ce type de message naturaliste un peu naïf. J'essaye d'adopter un point de vue réaliste et ce que je vois, c'est que les plans de relance qui sont mis en oeuvre par les gouvernements ont plutôt tendance à favoriser l'économie du passé, c'est-à-dire une économie qui repose largement sur les énergies fossiles. 

Je vois la coopération internationale malmenée avec des institutions internationales qui sont en triste état aujourd'hui, alors que nous en aurons besoin pour lutter contre le changement climatique. Et puis, je crois aussi, et c'est la raison pour laquelle le discours selon lequel il faudrait maintenant adopter contre le changement climatique le même type de mesures que celles que nous adoptons contre le coronavirus m'agace profondément, parce que je crains qu'il soit très contre-productif dans l'opinion publique. Si on installe dans l'esprit des gens l'idée que pour lutter efficacement contre le changement climatique, il faut se claquemurer chez soi, il faut arrêter toute activité, il faut stopper les échanges et fermer les frontières, je crains d'une part qu'on assiste à une réaction épidermique chez les gens lorsqu'il faudra discuter à l'avenir de mesures pour lutter contre le changement climatique. Personne ne voudra revenir à l'époque du confinement, à mon avis. Je crains aussi politiquement le risque qu'au fond on ne prépare l'arrivée de gouvernements nationalistes en Europe. L'idée d'un monde recroquevillé sur lui-même, où il n'y a plus guère de contacts entre les pays, où les frontières se ferment. 

Que pensez-vous du parallèle fait entre crise sanitaire et crise climatique ?

Je pense que si l'on s'imagine que ce qui se passe actuellement est une sorte de répétition générale, de préfiguration du changement climatique, on se trompe lourdement. Parce que au-delà des parallèles, au-delà de leurs similarités, les deux problèmes - le coronavirus et le changement climatique - comportent des différences fondamentales. 

On craint de contracter le virus pour soi-même, alors qu'à l'inverse, le changement climatique, on s'imagine que ça va d'abord toucher les autres dans des pays lointains, dans des populations plus vulnérables. On n'a pas du tout de proximité par rapport au changement climatique, comme on peut la voir par rapport au coronavirus.  

Il y a ici un décalage fondamental entre la réalité du changement climatique et nos perceptions. Ce décalage est aussi temporel : on voit le changement climatique comme quelque chose qui va arriver dans le futur, on le voit comme une nouvelle crise à venir, alors que la réalité, c'est que le changement climatique est déjà là. Le problème, c'est que quand on parle du changement climatique, on a toujours les yeux rivés sur des modèles de long terme à 2050 ou à 2100, alors que pour le coronavirus, on a les yeux rivés sur des courbes quotidiennes de décès ou d'hospitalisations. Et donc, on met une sorte de distance spatio-temporelle entre nous et le changement climatique qu'on n'a pas du tout pour la crise du coronavirus. Et puis, la troisième différence, je dirais que c'est l'après : on a tous des plans pour l'après coronavirus. Personne ne peut avoir de plan pour l'après changement climatique parce qu'il n'y aura pas d'après, il n'y aura pas de vaccin contre le changement climatique. La température ne va pas baisser. Et donc, en ce sens, le changement climatique n'est pas une crise. C'est une transformation irréversible de l'atmosphère et des conditions de vie sur la Terre. 

Ce qui nous fait accepter, les mesures de confinement, c'est que nous savons qu'elles sont temporaires. C'est que nous savons qu'après, nous pourrons revenir à notre vie d'avant. Le changement climatique, nous devons accepter que c'est une transformation structurelle et qu'il n'y aura pas de retour à la vie d'avant. Et ça, je crois que c'est une différence fondamentale entre les deux problèmes qui demandent que les réponse qui leur soient apportées soient profondément différentes. 

Comment qualifier le monde d'après ?

Je pense que c'est très important qu'on puisse en discuter, qu'on puisse se projeter. Et je pense que cette crise a quand même, malgré tout certaines vertus pédagogiques. À savoir que beaucoup se rendent compte des conséquences sanitaires très profondes des impacts que nos activités ont sur l'environnement et sur les milieux naturels. Beaucoup, réfléchissent à la manière dont ils vivent, réfléchissent à leurs activités, et réfléchissent à ce qui est essentiel pour eux. 

Mais nous ne devons pas non plus minorer l'importance des forces contraires qui voudraient nous ramener dans le monde d'avant, voire même dans le monde d'avant le monde d'avant ! C'est pour cela qu'il est important d'essayer de nous projeter le plus concrètement possible dans ce monde d'après, de manière à ce que pour ceux qui aspirent avant tout à revenir dans le monde d'avant, le monde d'après apparaisse relativement tangible et désirable. 

Ce monde d'après peut donc être effectivement l'occasion d'une remise à plat, mais c'est plutôt "Retour vers le futur". Ce qui traduit à la fois qu'il y a un foisonnement qui nous pousse vers le futur, mais énormément de forces contraires qui nous ramènent vers le passé. 

Quelles pistes concrètes vous pourriez proposer pour nous aider à le construire ?

Il faut pouvoir se saisir des leçons. Une leçon importante, c'est la solidarité. On a vu finalement que nos sociétés étaient capables d'une solidarité relativement exceptionnelle qu'on ne soupçonnait pas. Et donc, il va falloir demain que nous parvenions à quelque part faire sortir cette solidarité de nos frontières.

Il va falloir demain que nous puissions la déployer au niveau international pour aller vers davantage de coopération internationale. Et puis, l'autre grande leçon, c'est qu'il nous est finalement malgré tout possible de prendre des changements radicaux, décisifs et même très coûteux, face à ce que nous percevons comme un danger imminent. La radicalité que nous avons mise en œuvre face au coronavirus, allons-nous pouvoir la mettre en œuvre face au changement climatique ? La grande leçon, c'est que cette crise nous prouve que malgré tout ce que l'on a pu dire, malgré tout ce que le gouvernement peut raconter, nous en sommes capables.  

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