Camille Crosnier continue de s’entretenir à distance avec des scientifiques, penseurs, ou militants pour nourrir notre réflexion et construire le fameux “monde d’après”. Aujourd’hui, l'écologue Serge Morand, chercheur au CNRS et au Cirad.

L'écologue Serge Morand, chercheur au Cirad
L'écologue Serge Morand, chercheur au Cirad © Serge Morand
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Les entretiens (dé)confinés, avec Serge Morand : "Notre mode de vie doit se renégocier"

Par Camille Crosnier - réalisation : Valérie Ayestaray

Bonjour Serge Morand, vous vivez et travaillez en Thaïlande, vous êtes où exactement ?

Dans le nord de la Thaïlande, à 50 km à peu près de la frontière du Laos. J'ai la chance d'être dans un petit village et je suis plutôt isolé, au milieu d'une petite forêt, il y a des bambous pas très loin. Mais un peu plus loin il y a des hévéas, ce qui n'est pas très, très bon puisque c'est un gîte pour les moustiques tigres. Donc il faudra faire attention à la saison de la dengue.

Pour le reste, ça se passe plutôt bien parce que la Thaïlande suit le régime asiatique des infections, donc très peu d'infections, très peu de mortalité. Il y a un état d'urgence qui finalement se traduit surtout par des limitations de déplacements entre les provinces. Mais pas du tout de confinement à la maison. 

Quel regard avez-vous sur la situation en France en particulier ?  

J'étais venu en janvier, puis début mars en France et j'ai été relativement consterné de voir que finalement, le pays ne prenait pas, à l'époque dès janvier et surtout en mars, la mesure de l'épidémie telle qu'elle est arrivée. Je portais déjà depuis janvier un masque dans les transports en commun en Thaïlande. Dès qu'il y a une épidémie, dès qu'on est malade tout le monde porte des masques, il y avait des gels déjà pour rentrer dans les transports en commun. Et quand je suis arrivé en France, de prendre le métro et de voir personne avec des masques, je ne me sentais pas très bien. 

Comment vous la qualifieriez, cette période ?

Dramatique, parce que c'était quelque chose qui était attendu, ça fait quand même des années que nous disons, dans le domaine de l'écologie ou de la santé, que nous allons faire face à une épidémie qui ne touchera pas forcément les animaux comme nous en avons eu jusqu'à présent  - mais qui touchera les humains de façon globale. Finalement, on n'a pas voulu entendre ces messages. Même pire, le gouvernement n'a même pas tenu compte des leçons de la dernière grippe, la grippe mexicaine qui avait frappé la France en 2008 et a complètement réduit son principe de préparation aux épidémies. 

Vous faites malgré tout part d'un certain étonnement...

On a beau l'écrire ou le dire : le vivre, c'est quand même autre chose. De penser qu'au mois de novembre, il y avait encore un virus qui circulait tranquillement dans des chauves-souris quelque part en Asie et quatre mois après, ce virus se retrouve sur toutes les populations humaines, sur toute la planète. C'est ça que je trouve complètement hallucinant, complètement étonnant. Et le côté dramatique c'est de ne pas avoir porté attention à nos problèmes de relations entre environnement et santé. 

Vous pouvez nous rappeler les liens que vous faites entre ces zoonoses et les activités humaines ?  

Ce qui s'est passé, essentiellement, c'est que depuis ce que j'appelle "la grande accélération", depuis les années 50 et les années 60, on a une modification complète des paysages. On a une mondialisation de la marchandise et notamment de la marchandise agricole, les animaux, mais aussi toutes les plantes qui nous fait aller vers un monde qui devient de plus en plus connecté, globalisé. Evidemment, c'est un monde qui ne peut pas faire plus plaisir aux maladies infectieuses émergentes parce qu'on a ces contacts nouveaux qui sont faits entre animaux sauvages, animaux domestiques et humains. A cause de la mondialisation, ça part partout dans le monde entier. 

Quand on regarde les données depuis les années 40/50, on s'aperçoit de cette augmentation continuelle du nombre d'épidémies de maladies infectieuses chez les humains. On peut voir la même chose - les données ne remontent pas si loin dans le temps - pour les maladies infectieuses concernant les animaux. Et en plus, il y a de plus en plus de maladies différentes. Il y a des émergences et des choses nouvelles. Et ces maladies, au lieu de rester dans leur lieu de démarrage de l'épidémie se transportent et s'agglomèrent sur le monde entier, on a de plus en plus de pandémies. 

De nombreux paysages, à la base très résilients d'un point de vue écologique, car très riches en biodiversité, en diversité culturelle, en diversité bio-culturelle, en races animales et en espèces végétales, se retrouvent complètement bouleversés et simplifiés. On fait de plus en plus de choses qui sont sur des grandes superficies et qui sont communes, cela favorise finalement les épidémies. Là où, dans les paysages très diversifiés, avec une forte biodiversité, avec une forte redondance qu'on appelle fonctionnelle on a peut-être une diversité de pathogènes mais qui circule faiblement parce qu'il y a beaucoup de régulation. Des prédateurs pour réguler les réservoirs, d'autres pour réguler les ectoparasites, pour réguler les moustiques notamment. Simplification des paysages veut dire que l'on perd ces régulations, et si on perd ces régulations, dès que quelque chose arrive dans ces paysages, ça devient une épidémie. 

Il s'agit à la fois de la déforestation, à la fois de la simplification des milieux agricoles pour faire de la monoculture, d'une urbanisation de plus en plus importante. Tout est connecté ensemble. Dès qu'il y a une petite épidémie qui démarre quelque part, cette épidémie est connectée à un centre urbain et ce centre urbain est connecté à tous les autres centres urbains sur la planète en quelques jours. 

On nous dit " vous ne faites que des corrélations." Oui, c'est difficile de faire autre chose parce qu'on ne peut pas expérimenter sur le temps. Mais l'augmentation de la densité humaine, l'augmentation de la richesse, l'augmentation du changement climatique, les gaz à effet de serre, l'augmentation de l'acidification des océans, l'augmentation de l'urbanisation, tout ça va de pair. Tout ça agit en synergie. 

Donald Trump, quand il y avait des feux de forêt, disait "si on rase la forêt, il n'y aura plus de feux de forêt".  C'est une vision alimentée d'ailleurs par des gens comme George W. Bush qui déclarait que le mode de vie américain "ne se négocie pas". 

Je crois le contraire : notre mode de vie actuel doit se renégocier pour retrouver le lien avec la planète et le lien, notamment avec ses habitants qui sont non-humains. C'est une des caractéristiques importantes que l'on doit tirer de cette crise.

Le monde d'après, il ressemblerait à quoi en un mot ?

Un mode de démondialisation de l'agriculture, une démondialisation. Quand on regarde ce qui s'est passé, on doit se dire que le principal problème, à l'heure actuelle, c'est le chemin pris par l'agriculture. Donc, il faut remettre l'agriculture et les agriculteurs au centre du système. C'est une illusion de croire que la technologie va toujours nous sauver. Non, il faut repenser, retravailler ensemble et recréer une relation entre société, science et gouvernants

Quel rôle pour votre science ?

L'Écologie de la santé, c'est une science qui est très pluridisciplinaire, elle demande de travailler avec beaucoup d'autres disciplines. Je dirais que c'est plutôt une "sociale écologie de la santé". Repenser la santé dans la société et dans son environnement. Ça, c'est le premier fondement. Quand on réfléchit, il doit être aussi un peu plus attributif, il doit s'intéresser aux causes et non pas traiter les conséquences. Traiter les conséquences c'est le médicament, c'est de créer des vaccins. La science de l'écologie dit plutôt de travailler pour éviter les nouvelles crises, crise écologique, crise climatique, crises sanitaires. 

Je suis un optimiste teinté de pessimisme. C'est pour cela que je continue à faire de la science parce que je crois que l'on peut recréer. Ça ne marchera qu'effectivement si on fait un vrai dialogue science - société. Ce qui est possible, essentiellement parce que je suis absolument émerveillé par les jeunes de nos sociétés. Autant ma génération a tout détruit. La génération actuelle au pouvoir est totalement irresponsable. Mais par contre, on a une nouvelle génération de jeunes que je trouve absolument fantastique qui finalement se pose des questions sur son futur. C'est ça qui me donne toute la force scientifique de continuer. 

Les données scientifiques que vous avez nous assurent-elles une autre pandémie à venir ?  

Si on continue sur la même trajectoire, oui, c'est clair. Quand on regarde les pandémies qui concernent les animaux d'élevage, c'est sans arrêt.  Mais on n'en parle pas trop parce que c'est moins fort - même si les conséquences économiques sont relativement importantes. Si on continue sur le même chemin, ça reviendra. Par contre, si on voit que ce chemin nous mène dans le mur, dans le mur climatique, dans le mur écologique, dans le mur aussi social, dans le mur, peut-être même de la violence, on peut prendre un autre chemin. Et ces chemins-là sont à construire ensemble. Le scientifique ne peut pas les donner, le scientifique peut simplement aider à une co-construction. Il peut dire, quel chemin il ne faut pas prendre, par contre, il ne pourra jamais dire quel chemin il faut prendre. 

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