Camille Crosnier continue de s’entretenir à distance avec des scientifiques, penseurs, ou militants pour nourrir notre réflexion et construire le fameux “monde d’après”. Aujourd’hui, la philosophe de l'environnement Virginie Maris.

 La philosophe de l'environnement Virginie Maris.
La philosophe de l'environnement Virginie Maris. © Virginie Maris
13 min

Les entretiens (dé)confinés, avec Virginie Maris : "Réévaluer ce à quoi nous tenons"

Par Camille Crosnier - réalisation : Valérie Ayestaray

Bonjour Virginie Maris, vous êtes encore chez vous, comment ça va après toutes ces semaines ?  

Je suis encore chez moi. Je fais partie des personnes qui vont poursuivre le télétravail jusqu'à l'été probablement. C'est la recommandation que l'on s'est donnée dans mon laboratoire de recherche pour celles et ceux qui n'ont pas un besoin absolu, vital de travailler sur place. 

Si vous deviez choisir un mot pour qualifier cette période, ce serait lequel ? 

Peut-être que j'aurais envie de parler de prolégomènes. Une sorte de prolégomènes au monde qui vient. En réalité cette crise je la vois comme une sorte de première phase aiguë d'un mal chronique qui affecte nos sociétés. J'ai malheureusement l'impression que ce moment qu'on vit et cette séquence qu'on vient de traverser nous donne un avant-goût de la façon dont il va falloir vivre et se réorganiser dans l'avenir. Prolégomènes, c'est un mot de littéraire, ce sont des longues introductions, en général qu'on adjoint à un texte philosophique ou théorique dans lesquels sont donnés les termes du débat. Les définitions importantes, les connaissances requises pour passer au travers de la lecture ou de l'apprentissage. Alors, si je cherchais un mot plus simple, je dirais quelque chose comme un avant-goût qui nous oblige à travailler pour penser le monde d'après. 

Vous avez écrit en 2018 "La part sauvage du monde" sur la relation de l'humain à ce qui l'entoure, vous y parlez notamment d'un délire de contrôle. Est-ce que cette crise révèle quelque chose par rapport à cette notion ? 

Cette crise montre l'impasse de cette relation de contrôle, de domination, d'appropriation de certaines sociétés humaines sur l'ensemble du monde, sur la nature, les vivants, les ressources. Est-ce que dans la crise, par exemple, l'espoir de contrôler le virus ou l'espoir de contrôler les corps des humains pour empêcher la transmission des pathogènes, etc. relève du même délire ? Je pense qu'il est un peu tôt pour en décider. J'ai ça l'impression que ça révèle en tout cas l'impossibilité qu'on a de vivre et de se comporter comme on l'a fait. Le "on" étant les sociétés occidentales capitalistes dans un monde qui serait à notre entière disposition. En fait, ce qu'on voit dans les sources écologiques de la crise sanitaire actuelle, c'est que n'ayant pas co-évolué avec de nombreuses espèces, en l'occurrence des espèces sauvages des forêts tropicales, nos corps, nos sociétés, notre espèce finalement, ne peut pas absorber comme ça des pathogènes qui sont sortis entre guillemets, de leurs niches, de leur environnement naturel. 

Est-ce que vous rejoindriez des théories comme celle que défend Philippe Descola, que l'humain finalement n'est pas, ne doit pas se séparer de ce qu'on appelle la nature ?

Mon travail philosophique au long cours, plutôt que de me débarrasser de l'idée de nature et de me débarrasser de la séparation, c'est davantage d'essayer de le réinvestir, de le revitaliser, de le prendre sous un autre angle pour montrer que, au contraire, il y a des distinctions. Il y a une différence radicale entre finalement les humains et leurs produits et leurs projets, d'une part. Et puis, cette part du monde que nous n'avons pas créé, cette nature qui vit sa propre vie, fait effectivement de chauve-souris, de virus, de montagnes et de rivières. Cette part du monde qui nous échappe totalement et qui, selon moi, mérite plus que jamais d'être identifiée, respectée et, dans une certaine mesure, protégée par une sorte de mise à l'écart qui permet. Et de réaliser que finalement, ce monde dans lequel nous vivons, il nous est totalement étranger, ni bienveillant, ni hostile, il vit sa propre vie et il est important de laisser des espaces, de laisser des processus se dérouler indépendamment de nos finalités, de nos petits soucis d'humains. 

Le monde d'après vous auriez un mot pour qualifier ?

Si je devais trouver des mots, il aurait à voir avec la notion de bifurcation ou de métamorphose. En tout cas, ce qui me semble évident, c'est que cette maladie chronique, ça fait longtemps, qu'on l'a diagnostiquée. C'est l'effet d'une sorte de capitalisme mondialisé, mortifère, dans lequel tout est trop grand. Tout va trop vite. L'accaparement des richesses et du pouvoir par une poignée d'individus propulse la société, l'humanité et la nature dans son ensemble à l'effondrement. Donc, ce que j'espère, c'est qu'on va se saisir de cet épisode qui est un épisode tragique dont je ne me réjouis absolument pas, et qu'on va être capable de s'en saisir pour réévaluer ce à quoi nous tenons, ce qui est important dans nos vies, en tant qu'individus, en tant que société. Il semble assez clair que cette réévaluation va permettre de valoriser des choses qu'il ne l'était absolument pas. Tout ce qui concerne le soin, pas simplement le soin de la santé, mais le soin de nos relations, notre capacité à s'aimer et à communiquer, à faire du lien. Tout ce qui concerne aussi les fonctions véritablement vitales d'une société. L'alimentation en premier lieu, mais aussi la qualité de notre environnement, la qualité de l'air, de l'eau. Et puis, un soin particulier pour la capacité des individus, des collectifs à faire politique à prendre des décisions. On voit quand même s'empiler des prises de décisions qui nous sont complètement déconnectées de ce qu'on vit intimement, des inégalités sociales terribles que ça révèle. Si un enseignement pouvait être tiré de la situation tragique dans laquelle on est actuellement, c'est un enseignement qui devrait nous amener à réévaluer en profondeur ce à quoi nous tenons autour de cette idée : que ce à quoi nous tenons, c'est ce qui nous permet de vivre et vivre ce n'est pas survivre. Vivre, c'est vivre ensemble, être capable de boire, de manger, de respirer, mais surtout de s'aimer, d'être solidaires les uns des autres et de s'organiser, de s'organiser politiquement. Voilà le souhait, voilà le rêve de bifurcation et de métamorphose.
Les premières semaines ma pire crainte était que tout reparte comme avant, que l'on ne tire aucun enseignement, que ce soit juste une sorte de perte nette et notamment une perte d'opportunités pour repartir sur des bases moins mortifères, moins destructrices. Et puis, le temps passant, je me rends compte que non seulement il est probable que l'on ne tire aucun enseignement, mais il est aussi possible que les choses s'empirent encore. Que l'on aille plus vite et plus loin dans cette course effrénée qui a rendu à la plupart d'entre nous la vie totalement impossible, avec un accroissement des inégalités, une sorte de déliquescence de la démocratie et du respect des citoyens à travers une société de contrôles et de traquages. Donc, j'avoue que je garde espoir, mais je pense que les signaux politiques sont très effrayants et qu'il est tout à fait possible que cette crise nous fasse rentrer dans une phase encore plus terrible que celle dont nous souhaitions nous émanciper il y a quelques mois encore. 

Ce qui serait souhaitable serait d'utiliser cette sorte d'expérimentation grandeur nature qui nous a permis une expérience inouïe du point de vue de la compréhension des interactions entre les humains et la nature, à savoir qu'est-ce qui se passe quand on n'est plus là, quand on ne sur-occupe pas l'espace. Effectivement, ça a été une saison de reproduction incroyable pour toutes sortes d'espèces. On voit des espèces aller nicher dans des lieux qui sont habituellement des lieux de loisirs, que ce soit des plages, des falaises utilisées par les grimpeurs ou simplement des sentiers de balade un peu partout. Évidemment, on va reprendre nos habitudes. Il faut retourner dans les milieux naturels, il faut pouvoir vivre, expérimenter cette vie dans la nature. Mais est-ce qu'on va être capable d'utiliser cette expérience à grande échelle pour repenser l'importance de notre impact sur les milieux naturels et peut-être pour redélimiter un peu nos sentiers, nos territoires, de façon à ce qu'ils ne soient pas aussi systématiquement incompatibles ou néfastes pour les animaux sauvages. Peut-être que ça pourrait être une belle expérience sociale collective à mener ensemble.  

En quoi la philosophie de l'environnement peut contribuer à construire l'avenir et  nous mettre sur la bonne voie ?

La philosophie de l'environnement, mais plus généralement ce qu'on appelle les humanités environnementales, essayent de faire un lien entre finalement l'effondrement écologique et climatique, qui est le grand défi de nos sociétés, et puis la structure sociale, politique, philosophique avec laquelle on est équipé pour y faire face. Donc, je pense que les sciences humaines qui s'intéressent à la question écologique sont absolument nécessaires pour assimiler la crise à laquelle on fait face et qui devrait mobiliser toute notre attention dans les structures de la société. 

Qu'est-ce qu'on se souhaite avant de se quitter ? 

Je souhaite aux autres de retrouver celles et ceux qu'on aime et dont on a été séparés pendant de nombreuses semaines parce que c'est assez dur. Et puis, d'inventer un peu des nouvelles façons d'être proches à distance, de se toucher avec les yeux, de redéployer nos corps dans l'espace d'une façon qui permette d'être prudent sans être distant, qui nous permette d'inventer ces nouvelles façons de s'aimer, de faire de la politique, de s'organiser, de manifester dans un monde ou pour un temps indéterminé on ne peut plus se baser sur nos vieux réflexes d'embrassades, d'empoignades, etc. je souhaite qu'on réussisse à se retoucher de loin d'une façon un peu joyeuse et collective.

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