Un élu communiste, des médias, une école de commerce affirment que les pauvres pollueraient 2000 fois moins que les riches. Décryptage.

Selon un rapport de 2015, les 1 % les plus riches de la planète émettent plus de 2000 fois plus de CO² que les 10 % les plus pauvres
Selon un rapport de 2015, les 1 % les plus riches de la planète émettent plus de 2000 fois plus de CO² que les 10 % les plus pauvres © Maxppp / Patrick Lefevre

Qui le dit ?

"Les riches polluent 2000 fois plus que les pauvres". Cette vérité a été prononcée par Ian Brossat, chef de file du Parti communiste aux élections européennes et adjoint au logement de la maire de Paris Anne Hidalgo, dans un tweet du 18 novembre sur les  “Gilets jaunes” qui a généré près de 1.000 interactions. On la retrouve dans les écrits d'une école de commerce à Paris ou dans un article de  Paris match.

Que disent les rapports ?

C’est vrai, mais… Ian Brossat s'appuie sur l'article de Paris Match de fin 2015, qui cite lui-même les conclusions d’un rapport sorti en novembre de la même année. “Carbone et inégalité : de Kyoto à Paris” est signé des économistes de renom Lucas Chancel et Thomas Piketty. Basé sur des données de 1998 à 2013, ce rapport se penche sur l’évolution des émissions de CO2  et des inégalités. Mais que dit-il précisément ?

  • L'étude s'attarde sur les populations qui émettent le moins de CO2 au monde. Il s'agit des habitants les 10 % les plus pauvres de cinq pays d'Afrique et d'Amérique latine : le Honduras, le Mozambique, le Rwanda, le Malawi et la Zambie. En moyenne, ces habitants émettent 10 kg de CO2 par an et par personne.
  • Le rapport s'attarde aussi sur les populations qui émettent, cette fois, le plus de CO2 dans le monde. Là, il s'agit des 1 % les plus riches de cinq pays développés : les États-Unis, le Luxembourg, Singapour, l'Arabie Saoudite et le Canada. En moyenne, leurs revenus sont plus de 6 000 fois supérieurs à ceux des plus pauvres, et ils émettent 261 tonnes de CO2 par an.

Ces derniers polluent donc 2 610 fois plus que les plus pauvres et moins pollueurs de la planète. Ceci est dû à leurs habitudes : logements plus grands donc davantage de surface à chauffer et électrifier, consommation d'eau plus élevée, davantage de trajets en avion, possession de voitures et de biens de consommation importés, dont la production est délocalisée (vêtements, smartphones, ordinateurs...).

Mais en se basant sur ce rapport, les personnes qui affirment que "les riches polluent 2000 fois plus que les pauvres" évoquent des données internationales, et non pas nationales. En France, le différentiel riches/pauvres est totalement incomparable. L’affirmation de Ian Brossat est donc vraie s'il s'agit d'évoquer les inégalités internationales, mais inexacte s'il s'agit d'évoquer spécifiquement les “gilets jaunes” et les taxes appliquées en France, comme il le fait dans son tweet.

Que disent les experts ?

Interrogé par France Inter, Lucas Chancel, co-auteur du rapport de 2015, confirme : “En France, c’est beaucoup moins que cela. (...). La consommation moyenne est de 10 tonnes de CO2 par an. 

On est donc très loin des 10 kg de CO2 émis par les 10 % des Honduriens ou des Rwandais les plus pauvres. Mais en dépit de ce raccourci, il est vrai que la transition écologique pèse lourd sur les épaules des Français les plus modestes. 

En proportion de leurs revenus, les 10 % les plus pauvres paient 4 fois plus de taxe carbone que les 10 % les plus riches - Lucas Chancel

C'est également la conclusion à laquelle parvient l'économiste Jean Gadrey, professeur honoraire à l'université Lille-1, qui estime dans une tribune que les Français les plus riches polluent par ailleurs 40 fois plus que les plus pauvres. Comment l'expliquer ? Lorsque nous gagnons de l’argent, nos revenus se divisent en deux catégories : la consommation et l’épargne. Or, plus nos revenus sont faibles, moins il nous reste de quoi mettre de côté à la fin du mois. Mathématiquement, la majorité de nos revenus sert donc à la consommation (alimentation, loyer, déplacements, habillement…). 

Or, en France, la taxe carbone pèse sur la consommation. “Donc, logiquement, l’effort est plus élevé lorsque l’on est pauvre que lorsque l’on est riche”, conclut Lucas Chancel. “Et ce raisonnement est vrai pour toutes les taxes reposant sur la consommation, notamment la TVA.”

►POUR ALLER PLUS LOIN - "Peut-on concilier écologie et justice sociale ?" La tribune de Lucas Chancel parue mi-novembre dans Libération

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