Des pesticides jugés trop toxiques en Europe continuent d'être fabriqués dans l'Union pour être exportés notamment vers des pays en voie de développement moins regardants. Cette pratique est légale mais elle est épinglée dans un nouveau rapport publié par les ONG Public Eye et Unearthed.

Siège de Syngenta à Bâle en Suisse
Siège de Syngenta à Bâle en Suisse © AFP / SEBASTIEN BOZON

D'après ce rapport, des entreprises européennes ont exporté en 2018, 81 000 tonnes de pesticides interdits en Europe vers le Brésil, l'Ukraine ou encore le Maroc, soit au total 85 pays, pour la plupart en voie de développement ou émergents, et où les réglementations sont plus faibles et les risques plus élevés. Les organisations non gouvernementales dénoncent dans leur rapport des "risques sanitaires et environnementaux dramatiques". 

Des produits interdits en Europe, mais toujours cultivés pour l'exportation

Ces exportations de pesticides concernent des produits tels que le dichloropène qui débarrassait notamment les champs de carottes d'un ver parasite, la cyanamide utilisée dans les vignes et la culture des fruits ou encore l'herbicide paraquat soupçonné de lien avec la maladie de Parkinson. Au total, 41 pesticides interdits en Europe car jugés trop toxiques, continuent d'être fabriqués et exportés hors union européenne. Sur les 81 000 tonnes exportées en 2018, il y a 28 000 tonnes de paraquat (plus du tiers), alors qu'il a été interdit en 2017 par la justice européenne car il est soupçonné de lien avec la maladie de Parkinson, et provoque insuffisances rénale et respiratoire. 

Ainsi, la production, le stockage ou le transport de tels produits destinés à des pays-tiers ne sont pas soumis à autorisation, même si les règles sur l'exportation de ces pesticides sont encadrées par la Convention de Rotterdam (initiée par l'ONU en 1998) dont les Etats de l'UE sont signataires. Selon cette convention, les pays exportateurs s'engagent à respecter les éventuelles restrictions de pesticides des pays importateurs. Or, en réalité, selon le rapport, les pays en développement et émergents "sont les terrains de jeu privilégiés de ces multinationales, qui y font près de 60 % de leurs ventes de pesticides extrêmement dangereux".

Un groupe de firmes particulièrement impliquées

La branche britannique de Greenpeace et l'ONG suisse Public Eye ont épluché les notifications d'exportations remplies par les entreprises. Les organisations pointent du doigt en premier lieu le groupe suisse Syngenta (fabricant du paraquat), numéro un de ce commerce, les sociétés allemandes Bayer et BASF ou l'italien Finchimica. 

Selon Public Eye, les firmes allemandes Bayer et BASF, les états-uniennes Corteva et FMC et la suisse Syngenta "ont réalisé ensemble 35 % de leurs ventes grâce à ces pesticides posant les niveaux de risque les plus élevés pour la santé ou l’environnement. Cela représente 4,8 milliards de dollars sur les 13,4 milliards de ventes de pesticides de ces cinq sociétés couvertes par les données".

Le Royaume Uni est le premier pays exportateur, largement en tête devant l'Italie, l'Allemagne les Pays-Bas ou encore la France.  En juillet dernier, rappelle le rapport, 35 spécialistes des Nations Unies ont appelé l’UE à mettre un terme à cette pratique jugée "déplorable". Les États riches doivent combler les "lacunes" qui permettent aux fabricants d'exporter des pesticides interdits sur leur territoire vers des pays qui n’ont pas la capacité de contrôler les risques et dans lesquels ils provoquent "de fréquentes violations des droits humains à la vie et à la dignité", avaient-ils écrit dans leur déclaration commune.

Si l'Union interdisait formellement l'exportation de ces pesticides, cela "ne conduirait pas automatiquement les pays tiers à cesser l'usage de ces produits: ils pourraient en importer d'ailleurs", explique-t-on à Bruxelles, estimant qu'il serait plus efficace de convaincre les pays importateurs de ne pas utiliser de tels pesticides, et que cela fait partie de la diplomatie verte de l'Union. 

En 2022, la production en France et l'exportation de produits phytopharmaceutiques contenant des substances bannies par l'Union européenne seront interdites par la loi. Après une bataille judiciaire menée par les fabricants, le Conseil constitutionnel français a validé cette interdiction en début d'année.